SABSA : quinze ans d’avance sur l’État

Alors que le Québec reconnaît officiellement SABSA, cette clinique infirmière confirme qu’il est possible de rejoindre les populations les plus marginalisées en repensant l’organisation des soins. Une histoire d’engagement, de résistance et d’innovation sociale.

Bernard Roy
Professeur titulaire, Faculté des sciences infirmières, Université Laval

Le gouvernement du Québec vient de reconnaître officiellement la Coopérative de solidarité SABSA (service à bas seuild’accessibilité) comme la première clinique publique d’infirmières praticiennes spécialisées (IPS) à but non lucratif du Québec. Cette décision assure la pérennité d’un modèle de soins dont la pertinence n’est plus à démontrer. Elle survient toutefois après des années de résistances institutionnelles, de batailles politiques et même de menaces de fermeture.
Depuis plus de quinze ans, SABSA rejoint des personnes que le réseau peine à atteindre : personnes itinérantes, utilisatrices de drogues, sans médecin de famille ou méfiantes envers les institutions. Cette expérience démontre qu’il est possible de concilier accessibilité, continuité, qualité des soins et efficience.
Pour comprendre les origines de SABSA, il faut revenir sur le parcours d’Isabelle Têtu, l’une de ses principales artisanes. Comme travailleuse de rue, elle découvre les limites d’un système souvent inaccessible à celles et ceux qui en ont le plus besoin. Convaincue qu’une autre pratique est possible, elle entreprend des études en sciences infirmières puis une maîtrise en santé communautaire. Ses travaux sur les attitudes des infirmières d’urgence à l’égard des personnes utilisatrices de drogues injectables montrent que la stigmatisation et les préjugés constituent des barrières majeures à l’accès aux soins.
Au fil des années, Isabelle Têtu constate que les principaux obstacles au changement résident moins dans le manque de ressources que dans l’organisation du système. La domination du modèle médical et la bureaucratisation des soins limitent l’innovation, la proximité et l’autonomie professionnelle. C’est dans cet écart entre les règles institutionnelles et les besoins réels des personnes que naît l’idée de SABSA.
Cette histoire ne peut toutefois être réduite à l’engagement d’une seule personne. Autour d’elle se forme progressivement une large coalition réunissant la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, intervenants, chercheurs, acteurs communautaires, citoyens et décideurs.
Pendant que se poursuivent les débats administratifs et que persistent les résistances de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, du ministre de la Santé et même de certaines instances de gouvernance infirmière, SABSA agit. Des services à bas seuil d’accès y sont développés et des relations de confiance s’y construisent avec des personnes souvent méfiantes envers les institutions.
Les recherches menées au fil des ans confirment ce que le terrain révélait déjà. SABSA devient une porte d’entrée privilégiée vers les soins de première ligne pour de nombreuses personnes en situation de vulnérabilité. L’organisation démontre qu’une pratique infirmière accessible, intégrée et centrée sur la continuité permet de rejoindre des populations longtemps délaissées tout en générant des économies pour le réseau. En échappant à une logique où la valeur du soin se mesure principalement à la quantité d’actes produits, SABSA redonne au temps sa fonction clinique essentielle : écouter, comprendre, accompagner et soigner autrement.
À l’aube de ma retraite universitaire, je retiens une conviction simple : les transformations les plus fécondes ne naissent ni des grandes réformes administratives ni de recherches conduites à distance du terrain. Elles émergent de femmes et d’hommes qui osent remettre en question les évidences institutionnelles, écouter celles et ceux que nos organisations entendent trop peu et persister malgré les résistances.
Avoir contribué à cette initiative par ma participation à l’équipe de recherche qui a accompagné les débuts de SABSA, est l’une de mes expériences universitaires les plus significatives et ma plus grande fierté.
La reconnaissance récemment accordée à SABSA constitue une excellente nouvelle. Elle couronne un travail amorcé il y a plus de quinze ans par des femmes et des hommes qui ont choisi d’agir plutôt que d’attendre. Ce que l’État reconnaît aujourd’hui était déjà une réalité sur le terrain depuis longtemps.

par Bernard Roy, Pratiques N°112, septembre 2026

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