S’engager, toujours et encore

« Je peux me sentir Africaine, je peux me sentir Arabe, je peux me sentir Européenne mais pas moins que ça. Et c’est en ça que pour moi, les histoires de frontières n’ont pas de sens. » Ainsi parle Marie dont la vie consiste à accompagner les humains, d’où qu’ils viennent, y compris ceux qu’on dit fous… à combattre les injustices.

Marie Rajablat,
écriturière et vagabonde
Propos recueillis par Françoise Acker, Anne Perraut Soliveres et Jean Vignes

Marie Rajablat : D’entrée de jeu, j’ai eu affaire avec la rupture et la nécessité de m’adapter à de l’imprévu. Puis, du fait du métier de mon père, qui voyageait beaucoup, j’ai été élevée dans les grandes villes d’Europe. Et ma mère et moi ne l’accompagnions pas toujours partout, moi, je vivais avec de l’ailleurs dans la tête. Donc, la question des frontières n’a jamais eu tellement de sens pour moi. Quand on est étranger quelque part, il faut beaucoup observer, beaucoup écouter les gens pour comprendre comment ça se passe et pour se faire accepter. Il y a des langues étrangères, des us et coutumes à apprendre et finalement, quand je suis arrivée dans la sphère de la folie, je n’étais pas vraiment dépaysée. Je suis passée d’étrangère à étrangeté. Ça a donné « étrangèreté » !!!

Ce qui m’a toujours fait réagir, ce sont les injustices, les droits de l’Homme bafoués. Ça a été la toile de fond de tout ce que j’ai fait. Je me suis retrouvée à cheminer auprès des gens dont on n’avait pas trop envie d’entendre parler, les gens différents.
Je suis arrivée à « la psy » comme ça. J’avais répondu, par hasard, au concours d’infirmier psy pendant que je travaillais comme libraire pour payer mes études de psycho. Puis je n’y ai plus pensé. Et un jour, Sainte-Anne m’a appelée – j’étais à Paris – pour me dire que j’allais commencer la formation. C’était en 1977. « Le Vatican de la psy ». Quand on était à Sainte-Anne, on nous disait « C’est le must ». En vrai, à cette époque-là, « c’était l’horreur ». D’entrée, ça a été la bagarre parce que la façon dont ça se passait était inacceptable. J’ai travaillé dans plusieurs services. Partout soit la sismothérapie, soit des kilos de médocs. C’était l’époque Vol au-dessus d’un nid de coucous en somme. Dans ces années-là, les élèves infirmiers de secteur psychiatriques (ISP), nous étions salariés et, dans la même semaine, nous passions des salles de cours aux services. Moi, j’étais dans un service asilaire. Mais à côté, il y avait un phare, c’était le Pavillon Henri-Rousselle où se trouvait le Dr Georges Daumézon. Un digne représentant des combattants de l’oppression, un résistant, un homme qui reconnaissait à toute personne le droit à la dignité, fut-elle malade mentale… Je pourrais vous en parler des heures ! Les copains et moi avons tenu grâce à cet homme, même s’il n’était plus vraiment présent tous les jours dans son service. N’empêche, dans un asile comme Sainte Anne, c’était un îlot de liberté où les patients s’exprimaient, donnaient des idées. La psychothérapie institutionnelle quoi. À côté de ça, nous étions nourris à l’antipsychiatrie, parce que nous étions révoltés par les pratiques de l’asile. Puis, bien sûr, nous nous sommes nourris aussi de la psychanalyse. Voilà le trépied sur lequel s’est assise notre génération d’ISP, pour se dépatouiller de l’horreur de nos institutions. J’ai passé mon diplôme, j’ai eu mon premier enfant. Mais surtout, Daumézon est mort. Revenir à l’hôpital psychiatrique n’était plus possible. Nous avions construit un bateau avec mon compagnon. Alors, nous avons pris la mer ! Cette rencontre avec la folie et surtout avec l’institution folle avait été un vrai choc et je crois que j’ai eu besoin de m’évader.

Pratiques : C’était en quelle année ?

Je suis diplômée en 1979 et j’ai pris la mer en 1980.

Donc les études à peine finies ?

Oui, notre fille avait un mois quand nous sommes partis en mer pendant une année. Au retour, pas envie de ramener notre bébé dans la crasse parisienne et nous dans la crasse institutionnelle. Nous avons donc décidé de répondre aux annonces, dans le Sud, et puis le premier qui trouvait du boulot le prenait. Évidemment, quand on est infirmière, on trouve toujours du boulot ! Donc, nous nous retrouvons dans la région toulousaine et je découvre le monde des cliniques psy, installées dans d’anciennes maisons de maître. Là, découverte d’un autre monde : des villages bassins d’emplois où des familles vivent et travaillent là, de génération en génération. Les patients sont avant tout des clients qu’il faut satisfaire. Ce qui importe, ce sont avant tout le standing et la rentabilité des établissements. Naïve ou stupide, je suis partie, étendard en avant, pour parler soin et relation thérapeutique… Ça a été une véritable descente aux enfers. J’ai payé le prix fort (quatre ans black-listée dans toutes les cliniques de la région), mais j’ai beaucoup appris.
J’ai commencé une analyse et, comme il fallait bien manger, j’ai repris mon ancien métier de libraire, mais j’ai « fait » aussi maçonne, charpentière, secouriste et surveillante de baignade. Grâce à toutes mes compétences, j’ai été embauchée dans l’Ariège dans un lieu de vie pour accompagner au quotidien trois résidents. Je n’étais pas une fille de la campagne et je me suis retrouvée dans la montagne au milieu de nulle part, sans eau (un tuyau était branché à une source 50 mètres plus haut), sans électricité, avec des éducs très très sympas, mais aussi très très embrumés par le cannabis, qui trouvaient la « folie » résolument créatrice et la psychiatrie une empêcheuse de créer en rond ! Un des trois résidents, Jacques, était un homme plutôt taiseux qui avait été maçon. Il délirait juste sur un sujet, la guerre d’Algérie. Autant dire qu’il était facile d’éviter le sujet pour vivre en bonne entente. Les deux autres, Simon et Andrès étaient deux jeunes garçons psychotiques, plutôt apragmatiques. Ça faisait cinq ans que j’étais infirmière de secteur psychiatrique, mais c’est vraiment là, et grâce à eux, que j’ai appris le métier, parce que je me suis retrouvée avec rien, que ce que j’étais, mes p’tits bras et mon imagination débordante. Je me suis appuyée sur Jacques en lui proposant de retaper la bergerie à côté du « centre ». Tous les quatre, sous la guidance de Jacques, nous avons remonté la bergerie. Il y avait des chèvres. Simon nous a appris à les traire et à faire des fromages. Nous allions cueillir des fruits et faisions des confitures pour les vendre au marché de Saint-Girons. Trois mois plus tard, l’hiver arrivant, j’ai passé le relais au centre médico-psychologique (CMP) du coin, mais c’est ce qui a structuré ma façon d’approcher les patients après. Je me suis dit : « Voilà, je pars de ce que les gens me racontent, de ce qu’ils savent faire et après, vogue la galère ! Je ne sais pas où nous allons, mais nous y allons ! » Et c’est ce que j’ai fait toute ma carrière.

Je passe sur quelques années paisibles, un nouveau bébé et un poste de nuit en clinique où j’ai pu retricoter à mon aise des relations soignés/soignants enrichissantes pour tous. Pour des raisons familiales, il a fallu remonter à Paris.

Nous sommes en 1989 et j’arrive à l’Hôpital Esquirol, Val-de-Marne. Une très grande période professionnelle. Dans les années quatre-vingt-dix, où tout a commencé à se refermer en psy, je re-débarquais dans le public et j’ai eu la chance de tomber dans un service où deux chefs de service successifs nous ont donné carte blanche. Le premier était le Dr Léon Dreyfus, qui avait créé un maximum de structures alternatives à l’hospitalisation. Il nous poussait à réfléchir, à innover, à ouvrir toujours plus grand nos portes et notre esprit. Une véritable bouffée d’oxygène ! C’est là où j’ai rencontré Anne-Marie Leyreloup [1], nous travaillions dans le même service.
1992 a été une période charnière. Dreyfus est remplacé par le Dr Marc Windisch qui décide d’organiser, cette année-là à Esquirol, les premières Journées scientifiques de l’hôpital. Au cours d’une réunion de service, il déclare : « Médecins et psychologues, vous vous organisez pour pouvoir faire des interventions ». Dominique Friard [2], péremptoire comme il savait être, s’est écrié : « Parce que nous, les infirmiers, on n’est pas capables ?! »

Nous aussi nous avions des choses à dire et nous allions nous faire entendre ! Mais notre idée à nous, c’était de faire phosphorer tout le monde ensemble, de décloisonner les esprits, les équipes, l’intra et l’extra et les soignés et les soignants. Nous voulions mettre les patients au cœur de notre travail en partant de leur expérience. Pour réaliser ce travail, nous nous sommes demandé ce que nous avions tous en commun, médecins, psychologues, infirmiers, agent de service hospitalier – ASH –, dedans comme dehors ? « Les médicaments ». Qu’on en donne ou pas, il y avait toujours un moment où nous parlions médicaments avec les patients. Ça nous a portés. Au départ, ça a été difficile d’embarquer des médecins avec nous, parce qu’ils se demandaient de quel droit nous allions parler des médicaments, mais très rapidement, ils ont vu que nous menions une enquête très respectueuse, écoutant tout le monde et surtout partant de ce que les patients savaient et avaient à nous dire. Nous sommes partis de la question : « Que savez-vous de votre traitement et pourquoi pensez-vous qu’on vous le donne ? ». Quelque chose vraiment au ras des pâquerettes ! Et là, ç’a été assez fabuleux.
Ça a été les fondations, les balbutiements, de ce qu’est devenu ensuite SERPsy, Soins, études et recherches en psychiatrie. Friard a repris ses études en premier. J’ai suivi (DEA d’Histoire sociale des idées, des cultures, des sciences et des religions, Université de Paris XII, Créteil, 1999. Je n’ai jamais terminé la thèse !). Puis Anne-Marie à son tour et, petit à petit, nous avons fait entrer la recherche en soins dans le service. Nous avons commencé à avoir du temps dédié. Là encore, il a fallu expliquer qu’il ne s’agissait pas de recherche fondamentale mais de recherche-action. Nous avons beaucoup publié, bien plus que la plupart des médecins du service. Nous avons remporté plusieurs prix et surtout gagné suffisamment d’argent pour remplir la trésorerie de l’association qui gérait les appartements thérapeutiques du secteur, permettant ainsi d’avancer les loyers des patients en difficulté financière.
C’est à partir du moment où nous avons été reconnus à l’extérieur de notre institution et que nous avons gagné de l’argent que nous sommes devenus légitimes. Ce fut une période extraordinaire qui a duré de 1992 jusqu’à 1998. Chacun de nous travaillait sur ses propres recherches et sur nos recherches communes. Outre les articles, nous avons publié plusieurs bouquins, avons été invités par nos pairs chercheurs en Angleterre, en Irlande, plus tard au Canada. Cela ne s’était jamais vu pour des infirmiers en France.
En 1998, Friard décide de partir dans le Sud-Est et moi dans le Sud-Ouest. Pour ne pas laisser retomber cette belle dynamique et permettre de lancer de nouvelles recherches à partir de nos trois sites, nous avons créé l’association SERPsy. Anne-Marie Leyreloup, présidente, a fait un travail phénoménal avec Emmanuel Digonnet [3] pour lancer le site éponyme, un concept quasi inconnu à cette époque-là.

Je suis arrivée à Toulouse à la demande de la directrice des soins de l’époque, Madame Capdecome, qui connaissait nos travaux et souhaitait ouvrir un espace de recherche dans son établissement. Me voilà embauchée à mi-temps sur la recherche, à mi-temps dans un service de soins de suite, puis dans un CMP/CATTP (Centre médico-psychologique/Centre d’accueil thérapeutique à temps partiel). Comme à Paris, les collègues m’attendaient au tournant, se demandant bien quelles leçons cette Parisienne avait l’intention de leur imposer. Ce qui m’est apparu en premier c’était des manques : manque de dynamisme, de créativité, de pensée, d’empathie, de professionnalisme… J’étais d’autant plus amère que j’avais reçu quelques menaces à peine voilées. Cela dit, je suis pugnace et j’ai tracé mon chemin. Avec un cadre sup, Xavier Averso [4], nous avons créé le Craesi, Centre de recherche, d’animation et d’étude en soins infirmiers. Xavier n’ayant pas d’ego surdimensionné et, surtout, n’étant pas dupe du rôle qu’on voulait lui voir tenir (la recherche ne peut pas être confiée à une simple infirmière), nous avons joyeusement œuvré ensemble. J’avais obtenu un local à côté de la pharmacie, ce qui permettait aux collègues de venir jeter un coup d’œil à ce que je concoctais. Au début, c’était le bureau des pleurs. J’écoutais et je leur proposais régulièrement d’écrire ce qui faisait mal, mais aussi leurs jolies histoires. En accompagnant les uns et les autres autour de l’écriture des faits saillants de l’histoire de l’hôpital Marchant, je me suis rendu compte que beaucoup de soignants avaient créé de nombreuses expériences innovantes, mais que beaucoup avaient été cassées. Du coup, nous avons décidé de travailler sur l’histoire de Marchant en recueillant ce que racontaient ceux qui étaient en service (patients et soignants), en allant interviewer les anciens à la retraite, en travaillant à partir de dossiers.
Les collègues ont commencé à comprendre que la recherche-action met en lumière leur travail, si souvent dénigré. Blandine Ponet [5] et moi avons proposé des ateliers d’écriture clinique. Nous étions les seules formatrices de l’hôpital à n’être pas payées, mais on nous a fichu la paix pendant deux ans. C’était super parce que nous faisions travailler chaque « écriturier » sur le thème de son choix pendant dix mois et, au final, chacun publiait son texte. En deux ans, plus d’une vingtaine de textes de grande qualité ont été publiés dans différentes revues professionnelles. C‘est une période où nous avons beaucoup croisé nos pistes de recherche entre nos trois hostos – Saint-Maurice (95), Laragne (05) et Toulouse (31). SERPsy marchait à plein régime.

21 septembre 2001 : l’usine AZF et l’hôpital (situé juste en face) explosent. De fait, le Craesi aussi. Tout est remis en question et commencent des mois, des années de bagarres. C’est là que naît la branche SERPsy Toulouse. À la différence de Serpsy Laragne centré essentiellement sur la clinique, à Toulouse, SERPsy s’est constitué autour de grosses luttes syndicales pour défendre les droits des patients [6], la dignité des soignants, pour travailler correctement et redonner du sens. La clinique était tout autant au cœur de nos revendications et de nos recherches, mais accompagnée de bras de fer avec nos tutelles et administrations. C’est vraiment là que nous nous sommes rencontrés avec Jean Vignes [7]. Et c’est aussi à cette période que la Recherche a acquis ses lettres de noblesse auprès de nos collègues de Marchant, car elle n’était pas la chose d’intellos hors sol et c’est ainsi que nous avons monté ce petit noyau SERPsy Toulouse à la place du Craesi, devenu « non essentiel » dirait-on aujourd’hui, pour notre institution. Et de fait, nous avons pris le maquis, au sens propre (nous étions sans-local-fixe) comme au figuré.
La période post AZF a été très rude, pour les patients dont la chaîne de soin avait explosé et pour nous, les soignants. Là où nous avions été portés pendant plusieurs semaines par une utopie, escomptant renaître du chaos et ouvrir l’ancien hôpital aux alternatives à l’hospitalisation, c’est, à l’inverse, un grand renfermement qui s’est opéré. C’est à ce moment-là que j’ai ressenti une urgence à transmettre et à donner un maximum d’outils à mes jeunes collègues pour qu’ils se défendent de ce vers quoi on nous menait. Ces années, pour douloureuses qu’elles aient pu être, ont été riches en créations collectives.

Puis, en 2004, j’ai été attaquée par un patient en visite à domicile, j’ai failli mourir et ça a marqué un tournant dans ma carrière, dans ma vie. Ça reste quelque chose dont je ne peux pas parler sereinement. En travaillant en extra-hospitalier, on balade l’institution dans notre tête. J’avais besoin désormais d’être entourée par les murs de l’institution pour me sentir en sécurité et, paradoxalement, c’est aux urgences psychiatriques du CHU, que nous avions à créer de toutes pièces après l’explosion d’AZF, que je m’y suis retrouvée. J’y suis restée huit ans avant de devoir rentrer sur site contre notre volonté. Je tairai ma fin de carrière dans cet établissement, que j’ai quitté pour ne pas y laisser ma peau…
Comme je ne m’appesantirai pas sur la fin de la belle aventure SERPsy. La branche parisienne s’était éteinte faute de chercheurs. Politiques comme nous à Toulouse, beaucoup de « serpsiens » étaient devenus cadres et cadres sup, pensant fourbir ainsi de meilleures armes pour combattre les nouvelles stratégies libérales et inhospitalières. À Toulouse, nous sentant à l’étroit dans ce que devenait SERPsy, nous avons pris des chemins de traverse, puis avons quitté définitivement l’association. Ne reste plus aujourd’hui que la branche du Sud Est…
J’ai donc quitté Toulouse pour un service de psychiatrie infanto-juvénile dans l’Ariège. N’ayant jamais travaillé avec des enfants par peur de leur souffrance, l’idée de finir ma carrière en ayant tout à apprendre était très stimulante. Là encore nous avons tricoté de très jolies histoires que nous avons publiées ou présentées ici et là. J’ai pu finir ma carrière en beauté. Voilà pour ma carrière psy.

Et tes autres engagements ?

Ah oui ! Humanitaires ceux-là. Après AZF, et les bagarres menées, nous nous sommes retrouvés en arrêt, épuisés. Il fallait que je souffle, que j’aille voir ailleurs. Par hasard, un copain revenait d’une mission au Kosovo avec Médecins du Monde (MdM) et il m’a juste dit : « Tiens, si tu veux, ils cherchent du monde » et c’est comme ça que, trois mois plus tard, je suis partie en Palestine.
Arriver en Palestine pendant la deuxième Intifada, une zone de guerre, ça « guérit » tout de suite d’AZF, en tout cas pour moi qui n’y avait perdu que peu de plumes !
De nouveau, une très belle expérience. Aller voir comment on était malades ailleurs, comment on s’y prenait, à quel moment on demandait des soins, comment et à qui on s’adressait. Même si cela a été d’une grande violence, ça a été aussi, paradoxalement, une belle bouffée d’oxygène [8]. J’ai fait plusieurs missions avec MdM, je suis restée Responsable de la mission des territoires palestiniens occupés pendant huit ans, et du Liban pendant un an. J’ai fait d’autres missions avec SOS Méditerranée en Méditerranée centrale. Et aujourd’hui, je suis toujours avec MdM auprès des mineurs non accompagnés de Toulouse.
La boucle est bouclée. Tout en empruntant mille chemins, je n’ai jamais lâché (ou c’est elle qui ne m’a jamais lâchée !) « la question des droits humains », celle de la différence, de l’étrange et de l’étranger. Que je maraude dans les rues ou les squats de Toulouse, que je parcoure les routes du Moyen-Orient, que j’accompagne les malades mentaux ou les minots exilés, je n’ai de cesse que de raconter ces gens, ceux qu’on appelle péjorativement les « petites gens ».
Non, décidément, les histoires de frontières, ça n’a pas de sens pour moi, ce sont des histoires de fous, sauf que les fous ne sont pas ceux que l’on croit !
L’écriture c’est mon arme. Elle me permet de témoigner des gens dans la guerre, qu’elle soit dans leur pays ou dans leur tête…
En fait, je me suis rendu compte de l’impact de l’écriture lorsque j’ai écrit sur mon agression. Localement, je me suis sentie obligée d’écrire pour mes collègues quand j’ai entendu : « Si Rajablat s’est fait cogner, ça craint ! Ça veut dire que personne n’est à l’abri… ». Nous, les intellos de la profession, nous avons pu faire penser que quand un infirmier se faisait taper dessus, il y était peut-être pour quelque chose. J’ai donc publié deux textes et là, j’ai été impressionnée par le nombre de messages reçus de collègues de toute la France, la plupart inconnus de moi ! Leurs mots et les miens m’ont sauvé la vie comme le dit Jorge Semprún dans L’écriture ou la vie.

Bibliographie
Marie Rajablat, Mille et un soins infirmiers en psychiatrie. Entre combats et magie de la rencontre, Édition Erès, 2019
Marie Rajablat, récit, Laurin Schmid, photos, Les naufragés de l’enfer. Témoignages recueillis sur l’Aquarius, Éditions Digobar, 2017

par Marie Rajablat, Pratiques N°97, juin 2022

Documents joints


[1ISP, présidente de SERPsy pendant 23 ans. Auteure de nombreux articles et ouvrages.

[2ISP et auteur de nombreux articles et ouvrages entre autres fonctions.

[3ISP, devenu ensuite restaurateur. Il est aujourd’hui Directeur des Éditions DIGOBAR.

[4ISP d’origine

[5ISP devenue psychologue

[6Une de nos grandes bagarres a été de faire reconnaître le préjudice subi par les patients à l’occasion de l’explosion d’AZF afin qu’ils soient indemnisés comme les soignants et autres riverains.

[7ISP, ancien secrétaire général de Sud Santé sociaux. Auteur de nombreux articles, membre de la rédaction de Pratiques.

[8Marie Rajablat, Chroniques palestiniennes http://ancien.serpsy.org/, « psy du bout du monde », 2003

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