Recherche en bio génétique par le dessin

Catherine Vallon, centre hospitalier Les Murets (94)

Vous trouverez la version longue et illustrée de l’article en document joint.

Jour après jour dans le confinement généralisé, je dessine pour trouver des issues, des processus créateurs, aux côtés de la science – car il n’y a pas que la science qui cherche et trouve des solutions – pour résister à l’épidémie de Covid, au virus de la mondialisation et à la menace totalitaire qui engloutit les subjectivités, singularités et minorités.
J’interroge la notion d’immunité dans la matière même de la langue et de ses composantes microverbales et de ses chaînes bio-sémiotiques. L’idée, qui ne me quitte plus, est de trouver le remède au virus dans la libération des processus moléculaires d‘énonciation subjective.

Recherche bio génétique de la langue par le dessin
J’ouvre un laboratoire de dessin-écriture pour expérimenter les processus de la vie inconsciente bio génétique qui s’exercent dans le champ des sémiotiques de la langue a-signifiante. J’opère par tracés, par extraction. Je m’imagine de la sorte travailler sur la matière microscopique des langues et des enveloppes protectrices de l’être.

Machines d’émancipation - Dessins burlesques
Mes dessins sont de petites machines d’émancipation qui produisent des formules d’enfermement pour activer nos puissances libératrices à frayer des issues, des échappées. Des traits et presque rien d’autre, quelques couleurs et des mots qui surgissent, des phrases bancales, candides, extraites du magma des flux médiatiques, comme des excrétions, des reliquats d’accumulations atmosphériques. La tournure y est toujours décalée, burlesque.

À « corps perdu », je me lance donc dans ce que j’appelle Recherche biogénétique de la langue par le dessin et l’ouvre à l’atelier Café ciné burlesque que j’anime à l’hôpital avec mes co équipiers de radeau, Isabelle (psychomotricienne) et Michaël (psychologue) et à l’ensemble du service pour soutenir et résister aux côtés de ceux qui se trouvent sur le front du soin, patients et soignants.
Mes coéquipiers, dans le contexte du confinement, travaillent chaque jour dans le service, tandis que moi, retirée dans mon confinement, je me fais correspondante de l’atelier à l’extérieur et leur envoie mes dessins, ma fabrique du pré en direct. Du dedans-dehors nous nous soutenons. Je les écoute me faire le récit de la vie du service métamorphosé par les conditions hors norme que la crise impose et de comment par la coupure et la désorganisation qu’engendre l’inattendu, une nouvelle organisation du soin comme fabrique du quotidien s’invente.

Atelier café ciné burlesque
Loin d’être mis entre parenthèses dans cette situation d’urgence, l’atelier comme processus de création se renforce et mue par connexions et décentrage en prenant de nouvelles formes. Alors pris en charge par Isabelle, il se fait fréquence quotidienne et ouvre de nouveaux territoires. Il sort de sa salle habituelle pour gagner le réfectoire et jour après jour, les murs du service se couvrent de dessins, de slogans. L’atelier agit par contamination atmosphérique. Il traverse en une ligne abstraite qui ne cesse de partir.
Je questionne l’épidémie du côté de la langue dominante et de ses effets de subjectivation qui asservissent nos forces à pouvoir se penser comme singularité ; je fais allusion par exemple aux sémiotiques managériales, scientifiques, sécuritaires, etc. – qui produisent un système immunitaire répressif dans les corps individuels pour expurger tout ce qui pourrait mettre en crise les logiques de profit du système capitaliste néolibéral. Car sans s’y méprendre et pour aller droit au but, la machine capitaliste est une entreprise mondiale de subjectivation. Le propre du burlesque est bien de nous extraire de l’uniformisation des organisations de masse pour nous donner à contempler le spectacle absurde de la norme.

« Collective d’intersubjectivités »
Au fur et à mesure, j’imagine et entrevois un devenir collectif, coopérative, une « Collective » d’intersubjectivités dans le service, au sein de l’hôpital, avec les patients, un atelier interactif ouvert sur l’extérieur en lien avec des artistes et écrivains. L’atelier à l’hôpital pourrait devenir un creuset bouillonnant de création artistique où se produiraient et s’exposeraient des œuvres en une sorte de grande fabrique d’art burlesque, un lieu de résistance pour penser le soin comme une écologie, une poétique, une éthique du désir. Où la folie invente une nouvelle conscience du monde.

par Catherine Vallon, Pratiques N°91, novembre 2020

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