Philippe Bazin, photographe

        1. Christiane Vollaire et moi-même avons, en février 2016, réalisé en commun un travail au camp de Calais. Les photographies présentées dans les pages intérieures de ce numéro de Pratiques résultent du travail exploratoire que j’ai réalisé pour aboutir à l’œuvre Vider Calais dont la photographie de couverture fait partie. Je présente ensuite ici une partie du carnet de recherche de ce travail photographique. Et j’ai monté des extraits du texte que Christiane Vollaire a écrit pour ce projet, afin de restituer la dimension commune de notre travail.
        2. Philippe Bazin

Une pensée de l’unité territoriale est en train de se construire sur un déni : celui de la constante des enclaves. Les processus d’encampement concernant les réfugiés en sont une figure. L’enclave, loin d’être un espace de protection, est au contraire un espace d’exposition à la violence, dans lequel la relégation préfigure la disparition des sujets. Mais paradoxalement, elle est aussi un espace d’énergie et de revendication politique. Le fantasme d’une homogénéité nationale, en s’y heurtant, manifeste à la fois son échec, sa violence et le désir d’extermination qui le sous-tend. Ce fantasme d’identité est en réalité suicidaire pour une communauté politique, puisqu’il l’empêche de se nourrir de la pluralité. C’est la présence des exilés, la volonté de vivre et d’agir des sans-droits, qui nous oblige à le combattre.

L’unité territoriale est ce qui fonde la légitimité d’un pouvoir. Elle permet de désigner la totalité d’un corps social. Et pourtant, elle est mise à mal par la réalité des enclaves. Mais elle est tout autant interrogée par les formes de solidarités puissantes qui se nouent, indépendamment des barrières de la langue, de l’âge, du milieu socio-professionnel, de la culture, entre des sujets que tout semblait séparer […]

Aux abords des villes, les enclaves sont désignées par la présence policière, dont Calais est l’emblème. Le paysage autoroutier qui mène au terminal a vu progressivement s’élever les grillages, les barbelés, les doubles rangées de séparation. Et l’entrée du camp est saturée de CRS en faction. Les talus qu’il était possible d’escalader pour accéder aux camions aboutissent désormais à une double haie grillagée, surmontée de chevaux de frise […]

Le parfait cynisme avec lequel sont annoncés corrélativement la transaction financière entre États qui livre les migrants à la violence, et le chantage stratégique dont elle s’assortit, remet singulièrement en perspective une politique qui n’a plus de politique que le nom, mais s’apparente plutôt à un trafic d’êtres humains, puisqu’elle fait des personnes migrantes un simple objet de marchandisation, et donc au final une véritable marchandise. Les tractations entre puissances européennes en sont réduites au niveau de la traite. Les exilés n’y sont plus considérés ni selon les raisons de leur départ et la situation de guerre et de danger des pays d’où ils viennent (Syrie, Érythrée, Soudan, Afghanistan, Irak), ni selon les potentiels de savoir dont ils sont porteurs, mais exclusivement comme des produits dont on peut contenir ou libérer le flux.

Et c’est précisément cette considération-là, purement gestionnaire, c’est-à-dire privée de fait de tout réalisme authentique, qui va conduire à transformer des enclaves où une vie relationnelle est encore possible en de simples lieux de stockage. L’édification du nouveau camp de Calais, dont les logements ne sont plus des lieux de vie mais des habitacles, est à cet égard parfaitement emblématique : un camp de conteneurs.

Mais précisément, ces pays d’origine, comme lieux où se sont déployés les processus de colonisation, nous disent en quoi cette catégorie d’exilés est marquée par la discrimination : le partage du monde semble vouloir se poursuivre sur le mode d’un marchandage néo-colonial, pour lequel un sujet exotique ne peut guère avoir d’autre statut que celui d’un objet. Entre l’esclave du commerce triangulaire balancé à fond de cale des navires transatlantiques, et le migrant, objet d’une vulgaire transaction financière entre la France et le Royaume-Uni, parqué dans un camp de conteneurs, l’analogie est patente et ne laisse place à aucune équivoque [...]

Christiane Vollaire
Extraits de « Des enclaves post-coloniales », dans Décamper,
Paris, La Découverte, 2016.

Actualités
-  parution de Pour une photographie documentaire critique, Grâne, Créaphis, octobre 2017.
-  parution de Les Coupes, Grâne, Créaphis, décembre 2017.
-  parution de La Fabrique photographique des paysages, collectif, Monique Sicard (dir.), Paris, Hermann, 2017
-  participation à l’exposition collective Paysages français, BNF, Paris, jusqu’au 4 février 2018.
-  juin-juillet 2018, exposition personnelle à La Pharmacie, Tonnerre (Yonne).
-  Octobre 2018, exposition à Lavalette (Malte) dans le cadre de la capitale culturelle européenne.


par Philippe Bazin, Pratiques N°80, février 2018

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Bibliographie générale du numéro

IDÉES • Philippe Bazin, photographe : — Des enclaves post-coloniales, dans Décamper, Paris, La Découverte, 2016. DOSSIER • Lutter contre le trafic d’organes — 2015 Report : Organ Donation and …
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