Ne jamais dire jamais…

Mathilde Boursier
Médecin généraliste

        1. ...ni toujours ! Car « la vérité » est anagramme de « relative »

On a affirmé à celui-ci qu’il devrait se piquer quatre fois par jour, si ce n’est plus, pour toujours, et maintenant il a une pompe à insuline avec un capteur connecté qui lui évite ces désagréments. On a dit à celle-ci qu’elle ne pourrait plus jamais courir et maintenant, elle danse et cavale.

Des histoires comme ça, j’en rencontre très régulièrement et à chaque fois, elles me ramènent à tellement d’humilité face à « la vérité ». Vérité qui n’est souvent que mienne après tout. Mais qui, annoncée comme absolue, pourrait bien enfermer l’autre dans une réalité que j’aurai façonnée avec mes mots (maux ?), telle une prophétie auto-réalisatrice.

Mais comment partager des doutes, des ignorances ? Ce n’est certes pas l’université qui nous apprend à dire : « Je ne sais pas ». Mais je peux dire : « J’ai éliminé toutes les hypothèses graves et urgentes que je peux faire aujourd’hui, peut-être que nous pouvons laisser passer un peu de temps pour voir comment les choses évoluent ? »
Et comment faire lorsque ma vérité vient s’opposer à celle de l’autre en face de moi ? Ainsi, cette femme persuadée que si son père devient de plus en plus grabataire au fil des mois, c’est par la faute des médicaments qui lui sont prescrits et non du fait de la vieillesse et de la démence qui l’accompagne. Après une discussion où elle a pu exposer ses craintes et ses convictions, où j’ai tenté d’expliquer que le nombre des médicaments a déjà été beaucoup diminué ces dernières semaines et que ça devient complexe de faire moins, le terrain d’entente que nous avons pu trouver fut d’acter chacune que nous avions deux interprétations, deux « diagnostics », deux « vérités » d’une même situation et que peut-être nous pourrions essayer d’en rediscuter avec d’autres, notamment les infirmier.e.s et aide-soignant.e.s qui accompagnent son papa au quotidien.

Plutôt que de prédire des « toujours » et des « jamais » avec l’aide d’une boule de cristal (qui annonce souvent comme vrai ce qui sera faux demain), j’essaie donc de partager mes savoirs et mes interprétations en expliquant qu’ils sont miens, que c’est ainsi que je vois les choses aujourd’hui, que c’est possible que demain me donne raison ou tort, que la personne en face de moi peut avoir une lecture bien différente de ces mêmes faits et qu’elle a sa propre expertise de la question, celle de son propre corps, de sa propre vie…

Bref, j’essaie de me rappeler que « la vérité » est anagramme de « relative ».


par Mathilde Boursier, Pratiques N°86, juillet 2019

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