Les brutes en blanc. La maltraitance médicale en France

Présenté par Françoise Acker
Sociologue

        1. Les brutes en blanc. La maltraitance médicale en France,
        2. Martin Winckler, Flammarion, 2016.

Un titre choc. Le ton de l’ouvrage est donné. Martin Winckler dénonce, en tant que « citoyen », et non en tant que « confrère », les maltraitances infligées aux patients par des médecins supposés leur apporter aide, accompagnement et soins. Il dévoile des pratiques, d’habitude occultées, s’exerçant dans le huis clos des cabinets et des services de soins. Il dresse un constat sans concession de ce qui se joue dans la relation de soins. L’asymétrie des savoirs, qui se double souvent d’une asymétrie de statut social, de classe, ne saurait autoriser les dérives qu’il recense.

L’auteur accumule des exemples tirés de son expérience de formation et de pratique, de témoignages recueillis lors de ses émissions radio, sur ses blogs…

La relation de soin est une relation d’entraide, non une relation de pouvoir. Elle est abusive dès lors qu’elle ne respecte pas les principes de la bioéthique, du code de déontologie : recueillir le consentement éclairé du patient, lui faire du bien – ne pas nuire – ; respecter son autonomie, respecter ses décisions ; avoir aussi une posture bienveillante, se soucier de la personne, porter attention à ce qui n’est pas seulement « médical ». Les petites et grandes maltraitances résultent de manquements à ces principes : manque d’écoute des souffrances et inquiétudes du patient, jugements de valeur, gestes intrusifs et non pertinents, informations inadaptées et mal mises à jour. Winckler dénonce aussi la surmédicalisation fréquente de la grossesse, des dépistages de cancers…

Comment expliquer l’importance des situations de maltraitance ? L’auteur les rapporte d’abord au mode de formation des étudiants en médecine, une formation qui vise plus à assurer l’adhésion des étudiants au groupe professionnel et à ses valeurs élitistes, qu’à les former aux soins. La pédagogie en vigueur s’appuie sur l’autorité et n’incite ni à la réflexion, ni au développement de l’esprit critique. Une partie de la formation se déploie sur le mode du compagnonnage et les étudiants se conforment souvent aux pratiques de leurs maîtres, même lorsqu’elles sont discutables. Ils n’ont pas de lieu pour en discuter, en débattre. La reproduction domine, les étudiants ne sont pas toujours incités à considérer le patient comme une personne concernée par les investigations et les traitements et qui a son mot à dire sur les décisions à prendre.

Comme autres facteurs explicatifs de la maltraitance, Martin Winckler évoque, très rapidement, le développement de l’encadrement financier et gestionnaire de la médecine ainsi que de l’offre de soins, le poids croissant de la démarche comptable, les dispositifs de management des ressources humaines, le déficit actuel de médecins et la surcharge de travail, toutes choses qui créent des conditions de travail épuisantes et stressantes.

L’auteur le dit aussi en passant, il existe des médecins bienveillants. Il aurait été intéressant de savoir comment ils ont su garder un souci du patient dans le contexte actuel. L’auteur évoque notamment des comportements moins maltraitants en Grande Bretagne, aux Pays-Bas ou au Canada. Comment ces pays arrivent-ils à prévenir certaines pratiques maltraitantes ?

L’ouvrage se termine par une sorte de manuel d’assistance à toute personne allant consulter un médecin : « Que faire face à la maltraitance médicale ? ». Si la profession médicale ou les institutions ne s’insurgent pas contre les maltraitances commises, si elles n’arrivent pas à les faire cesser, Martin Winckler appelle les patients à refuser des relations et des agissements qui ne les respectent pas en tant que personne, les incite à ne pas accepter ce qu’il dénonce comme inacceptable : questions sur la vie privée sans rapport avec l’objet de la rencontre, gestes intrusifs non justifiés et sans consentement préalable, défaut d’information, pressions morales, traitements imposés de façon autoritaire… Devant de tels agissements, une seule chose à faire : couper court et partir. Et aussi recourir à des actions collectives.

Ce livre est un brûlot qui a suscité des réactions défensives dans une partie du corps médical. Il faut espérer qu’il ouvre des pistes de réflexion et de débats sur l’objet et le sens des soins, sur les conditions de pratiques bienveillantes respectant, avant tout, les patients et les citoyens.


par Françoise Acker, Pratiques N°76, janvier 2017

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