Malade de croissance ?

Entretien avec Pierre Thiesset
Journaliste

        1. La poursuite effrénée de la croissance ne peut pas être compatible avec la pré- servation de notre milieu de vie.

Pierre Thiesset  : Je suis journaliste pour le mensuel La Décroissance et j’ai créé la maison d’édition Le Pas de côté, qui publie des essais de critique sociale dont les titres assez explicites peuvent donner quelques indications sur notre ligne politique : L’Esclavage moderne, Sortir de l’économie, Tristes campagnes, Décroissance ou décadence, Détruisons les machines… J’ai récemment coordonné un livre collectif intitulé Le Progrès m’a tuer. Leur écologie et la nôtre.

« Leur écologie », c’est l’écologie institutionnelle, celle qui est portée par les gouvernements des grandes puissances et qui prédomine dans les sommets internationaux sur le climat. Elle consiste à faire croire que l’expansion industrielle peut être compatible avec la préservation de l’environnement. Que nous pouvons produire et consommer toujours plus tout en réduisant l’impact sur notre milieu. Cette écologie ne jure que par l’innovation : il suffirait de répandre des nouvelles technologies pour que l’ascension du PIB devienne propre et durable. Une phrase tirée de l’accord de Paris, signé lors de la COP21 de décembre 2015, en résume bien la teneur : « Il est essentiel d’accélérer, d’encourager et de permettre l’innovation pour une riposte mondiale efficace à long terme face aux changements climatiques et au service de la croissance économique et du développement durable. »

À l’inverse, l’écologie que nous défendons attaque précisément ce mythe du développement durable. Cela fait 45 ans que l’ONU promeut la croissance verte. Nous avons assez de recul pour l’affirmer : c’est un échec complet. Il n’y a pas de « découplage » entre croissance économique et destruction des écosystèmes. Tous les indicateurs montrent que le développement est toujours plus prédateur : extinction en masse des espèces, déforestation, érosion et artificialisation des terres, dilapidation de l’énergie, des ressources, dérèglement climatique, accumulation de déchets, pollutions et nuisances de toutes sortes… Le développement durable n’a pas eu lieu.

Les partisans du capitalisme vert le savent, l’écologie, pour eux, c’est avant tout une aubaine pour développer de nouvelles technologies, investir dans de nouvelles industries et maximiser les profits. Comme le dit Pierre Gattaz, « la protection de l’environnement représente une mine d’opportunités de marché » : réseaux d’énergie « intelligents », bagnoles électriques, usines de recyclage, centrales à biomasse, techniques de « captage-stockage du carbone », etc.

Nous, nous disons simplement que ce n’est pas par des solutions technologiques que nous ferons face à des problèmes précisément engendrés par notre surpuissance technologique. Si nous prenons au sérieux les ravages actuels engendrés par l’essor de la civilisation industrielle, il faut la remettre en cause : pointer du doigt notre système technicien, notre modèle économique, nos modes de vie. C’est pourquoi notre écologie est politique et conflictuelle. Elle porte en effet un projet de rupture radicale avec le capitalisme, incompatible avec les intérêts du Medef.

Quel est votre regard sur la croissance dans le domaine de la santé ?
Le marché de la santé est absolument crucial pour les tenants de la croissance illimitée. Une vie longue, toujours rayonnante, telle semble être l’obsession contemporaine. Non seulement c’est l’argument numéro un contre toute bifurcation vers la décroissance – « comment, vous critiquez le progrès ? Mais tout de même, grâce au progrès on vit de plus en plus longtemps ! » –, non seulement le discours thérapeutique est de plus en plus omniprésent – même une simple bouteille de shampoing est vendue pour ses qualités « énergisantes » –, mais en plus la promesse d’une santé florissante est au cœur des projets transhumanistes actuels, qui nous assurent que le développement technologique permettra d’augmenter l’homme, d’améliorer ses capacités physiques et cérébrales, voire de le rendre immortel…

Nous, nous voulons rester parmi le commun des mortels, nous préférons notre condition humaine fragile et limitée à la perfection mécanique que programment les ingénieurs de la Silicon Valley. Car leur utopie est tout simplement inhumaine. « L’obsession de la santé parfaite », que dénonçait déjà Ivan Illich, est intenable et ne peut générer que frustration et angoisse. Derrière l’image publicitaire des corps et des visages radieux, parfaitement lissés, au bien-être mièvre et à la jeunesse éternelle, il y a une société malade, des dépenses de santé qui explosent, des individus bourrés d’anxiolytiques… La vie est ailleurs.

Existe-t-il des alternatives ?
Nous n’avons pas de rêves à vendre. Nous ne croyons pas en des lendemains qui chantent, puisque nous remettons en cause la religion même du Progrès, selon laquelle l’essor des forces productives nous tirerait d’un passé forcément sombre pour nous conduire vers un horizon toujours plus radieux.

Nous n’avons pas non plus de solutions toutes faites pour corriger soudainement la trajectoire mal embarquée qu’a prise la civilisation industrielle. Car le développement n’est plus à notre mesure, il a déjà atteint des seuils irréversibles. Prenez le nucléaire. Les militants qui dans les années 1970 luttaient contre « l’électrofascisme » disaient bien qu’une fois que le programme nucléaire serait lancé, il n’y aurait plus de retour en arrière possible. « Société nucléaire, société policière », scandaient-ils dans les manifs. Et ils avaient raison : les centrales imposent une organisation centralisée, militarisée, une prise en charge par des technocrates. Nous n’allons pas les gérer en assemblée générale d’écocitoyens. Prenez encore l’exemple des métropoles, où des millions d’habitants vivent hors-sol, enfermés dans un milieu artificiel, sous perfusion de marchandises importées de l’autre bout du monde : comment tout à coup instaurer la démocratie directe et l’autogestion dans des ensembles aussi complexes, qui dépendent d’une division internationale du travail, de transports de masse, d’une organisation technique et bureaucratique qui nous dépasse totalement ?

La décroissance, cela commence par faire preuve de lucidité et d’humilité. Les prétentions à la toute-puissance, nous laissons ça aux docteurs Folamour qui croient pouvoir régler des problèmes globaux en investissant dans quelques technologies miracles, aux géo-ingénieurs qui pensent être capables de réguler le climat en pulvérisant des aérosols dans l’atmosphère, à un milliardaire comme Elon Musk, patron de la firme Tesla, qui affirme qu’il suffit de construire quelques gigantesques usines pour produire des batteries lithium-ion afin de sortir de l’ère des combustibles fossiles.

Nous n’avons pas un « plan » qui permettrait de tout résoudre. Seulement des idées, qui ne se prétendent pas nouvelles, mais qui se situent dans une longue histoire d’opposition à l’industrialisme. Tout au long de ces deux derniers siècles, de grands esprits n’ont cessé de se lever contre la liquidation des artisans, des paysans et des modes de vie non capitalistes ; contre la destruction de l’environnement et l’exploitation des hommes, soumis au joug du profit ; contre l’emprise du marché et des machines sur les individus ; contre l’uniformisation culturelle, le règne de la quantité, l’aliénation des producteurs-consommateurs… bref contre l’ordre économique, le système technicien et l’idéologie du développement. Pour des sociétés à échelle humaine, non prédatrices, qui ne seraient pas vouées à l’accumulation du capital.

Notre première tâche pour imaginer des alternatives à un système mortifère sur le plan humain et environnemental, ce serait de lire ces grands penseurs, comme Bernard Charbonneau, Ivan Illich, Günther Anders… La décroissance, c’est d’abord un travail de désintoxication intellectuelle. Une fois que l’on comprend que la croissance exponentielle est destructrice et que le salut ne viendra pas de la science, alors on peut commencer à se ressaisir. Cela passe d’abord par un travail sur soi, par un effort individuel, par le choix d’une « pauvreté volontaire » que les philosophes antiques et les inspirateurs de la décroissance (Gandhi, Tolstoï, Thoreau, etc.) considéraient comme vertueuse. Mais cela nécessite d’aller au-delà, de transformer notre organisation collective pour que nos sociétés ne soient plus structurées autour de l’impératif de croissance infinie, pour que la production serve à satisfaire des besoins limités et non pas à alimenter les profits. Pour que nous puissions appliquer une telle décroissance, démocratique et égalitaire, basée sur l’entraide et l’autolimitation, le partage et la simplicité, une prise en main de l’économie est évidemment indispensable. La perspective, ce serait une sorte de socialisme décroissant, où les travailleurs pourraient maîtriser leurs conditions d’existence, redéfinir la richesse, décider que produire, pour quels besoins…

Vaste chantier.


par Pierre Thiesset, Pratiques N°77, avril 2017

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