Coronavirus : une histoire de frontières

Nicolas Vonarx,
Infirmier et anthropologue de la santé, Phd, Professeur titulaire, Directeur du programme de doctorat en sciences infirmières, Faculté de sciences infirmières, Université Laval, Québec.

La pandémie avive les tensions entre enjeux économiques et de santé, entre fermeture des frontières et maintien d’un marché mondial, entre liberté de se déplacer et limitation des contacts. Ceci a des effets imbriqués, bénéfiques mais aussi délétères, et interroge d’autres frontières encore.

Alors que le monde s’est constitué dernièrement dans l’effacement de frontières, la pandémie d’aujourd’hui ravive leur érection et la gestion de l’épidémie va jusqu’à les redoubler. On a d’abord constaté le manque de préparation de nos sociétés dès les débuts de la maladie. Les instances de santé publique et d’autres types de services de santé ont été dépassées, faute de ressources matérielles et humaines d’une part, et faute de schéma tactique dans la lutte et le contrôle contre un agent infectieux. Rapidement, c’est à la microbiologie et à l’infectiologie qu’on a confié le soin de nous expliquer le problème, sa source et ses contours. C’est aussi à la médecine et à une branche de la santé publique qu’on a demandé les solutions. Or, en dehors de cette cause virale simple qu’on met sous la loupe en raison des dégâts qu’elle fait au sein de l’organisme biologique, il faudrait aussi considérer des origines multiples bien connues pour comprendre la pandémie qui nous préoccupe. Ces origines sont présentées depuis longtemps dans un paradigme de santé mondiale, né à la fin du XXe siècle et dans la foulée d’une nouvelle santé publique attentive aux déterminants de la santé, qui met en évidence la manière de problématiser des situations de santé mondialement partagées, telles que des épidémies, en considérant un ensemble de paliers et notamment une mondialisation génératrice d’interdépendances, de connexions, de flux divers, et de logiques socio-économiques qui sont susceptibles d’engendrer des maux. Dans ce paradigme de santé mondiale qui appelle un autre regard et un autre mode d’intervention, qui est enseigné maintenant dans bien des universités, et diffusé dans des revues spécialisées, des modèles montrent qu’un néolibéralisme, né d’une mondialisation progressive des échanges de biens économiques, a augmenté considérablement les déplacements et notamment les rencontres humaines. Un système-monde entrelace divers coins et recoins de la planète, relie leurs habitants sans qu’ils ne le sachent toujours, tisse des influences mutuelles et contraint la majorité à exister selon des valeurs et des modes de vie occidentaux. Pour ce faire, il affaiblit des formes de repli, des résistances et certaines dynamiques sociales comprises ces jours-ci derrière les mots d’indépendance, d’autonomie, d’autarcie, d’autosatisfaction de besoins, de production et de consommation locales, de renforcement des pouvoirs des États, et peut-être, demain, d’affirmation identitaire et d’engagement citoyen.
Mais avant cette pandémie, qui sonne comme un réveil et qui apportera avec elle des changements bénéfiques au sortir de la crise, notons que pour favoriser ce système-monde, on a gommé pas mal de frontières. Il fallait faciliter la circulation des biens, des services, des idées et des hommes sur les voies que le système a tracées. On parle bien entendu de frontières financières pour favoriser le libre-échange des biens, pour limiter le protectionnisme, ou pour assurer une compétitivité qui finira par orienter les économies nationales vers des modes de production rentables. Cette répartition des parts du marché fait qu’on doit quémander aujourd’hui des masques ou attendre plusieurs semaines pour avoir en main des réactifs utiles au dépistage du coronavirus. Et les autres d’attendre, par exemple, le sirop d’érable québécois, la viande et les produits laitiers canadiens.
Mais le système n’est pas qu’alliances, accords, boursicotage, parts de marché, frets, cargos aériens et marins ou logistique, il est aussi des routes empruntées par des milliards de personnes fortement entretenues dans l’ombre par le tourisme de masse et des politiques migratoires. Il aura donc fallu aussi gommer des frontières pour faciliter leur mobilité. Même des mesures sanitaires ont été comprises comme dérangeantes dans la mesure où elles peuvent entraver tout ce commerce mondial. C’est d’ailleurs pour cela que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation mondiale du commerce ont travaillé ensemble et convenu de mesures de santé internationales qui devaient à la fois protéger la santé de la population mondiale et protéger les économies. La reprise du règlement sanitaire international en 2005 visait ces objectifs et relevait de justes prévisions en regard de menaces épidémiques mondiales. Le rapport de l’OMS de 2007 sur la sécurité sanitaire mondiale comme les prises de parole en Assemblée, notamment pendant la crise du H1N1 en 2009, n’ont pas été pris au sérieux. On verra d’ailleurs, dans ce rapport, des courbes de flambées épidémiques qui varient en fonction de la rapidité des interventions qu’on aura mises en place.
En d’autres mots, on compose avec des logiques sanitaires comme avec des logiques économiques, et une tension est constante entre des enjeux de santé et des enjeux économiques. Cette tension se manifeste lorsque des événements mondiaux surviennent, quand les logiques de marché causent des problèmes de santé ou quand la maladie entrave le marché. L’épidémie de la vache folle dans les années 1990, l’épidémie du VIH-Sida et le manque d’accès aux médicaments, le manque de transparence dans la diffusion d’informations sanitaires lors de l’épidémie du SRASS en 2003, les effets du tabac, tout comme les épidémies d’obésité et de maladies chroniques associées au marché du sucre et du gras, sont de bons exemples de ces liaisons. Ils montrent comment des modes de production, des intérêts économiques, la protection de marchés, le laisser-faire des États, et leur subordination aux lois du marché mondial dans la gestion de leur économie nationale participent du mal et du malheur. Bref, il n’y a rien ici de nouveau et le virus du jour confirme simplement quelques vérités livrées dans le paradigme de santé mondiale.
Si ces vérités n’ont pas été entendues, c’est peut-être que les gouvernements manquent de lien avec les universités et les universitaires qu’ils financent, et que des frontières existent ici aussi. Peut-être faut-il encore questionner la manière dont la santé publique fait de la place à une perspective de santé mondiale, qui a le mérite de tisser des scénarios complexes et de lier des phénomènes mondiaux, passés et présents, économiques, anthropologiques, géographiques, politiques et écologiques, avec des événements locaux. On constate largement comment la santé publique dans cette crise du coronavirus s’inquiète tout spécialement de comportements, d’éducation à la santé, de lavage de mains, de surveillance et de contrôle des corps individuels et de manifestations médicales du problème. On comprend évidemment que ces axes d’intervention et ce regard sur le virus et sa vitalité, sur les morts et les malades ont leur importance dans l’urgence. Mais qu’en est-il d’une santé publique nourrie à la complexité et à la profondeur des réalités socio-sanitaires, libérée un peu plus du regard de la médecine et plus encline à la rencontre d’autres disciplines ? Quels moyens s’est-elle donnée et quelles ressources avait-elle pour ne pas ignorer une vision de santé mondiale qui s’est développée en son sein, avec une vision plus élargie ? Il se peut que des frontières disciplinaires soient encore ici à défaire pour qu’on puisse voir juste, plus loin, et qu’on agisse comme il faut, avant que la maison ne brûle et que chacun d’entre nous doive se rendre au puits ! Les constats d’hier sur la manière dont on s’occupe des aînés dans les institutions québécoises révèlent des écarts identiques. Combien d’entre nous ont déjà rapporté des formes de déshumanisation et sonné l’alerte sur des violences diverses dans le monde des soins et dans les centres d’hébergement de santé et de longue durée (CHSLD), à travers nos enseignements, nos recherches, nos textes, livres et des articles de presse ? Il faudra questionner ce qui participe à cette surdité ou cette mésentente chronique ?

Intervenir en érigeant des frontières

Si l’identification de la cause guide habituellement le thérapeute dans la mobilisation de son remède, si le virus d’aujourd’hui commande la mise sur pieds d’un traitement antiviral et d’un vaccin, les schémas étiologiques de santé mondiale invitaient aussi à des mesures immédiates. Certaines étaient en lien notamment avec la circulation des informations relatives à l’infection, et d’autres ciblaient la circulation et la mobilité des hommes-hôtes.

En matière d’information, l’OMS défend depuis longtemps le renforcement de l’expertise des bureaux de l’OMS et des interactions transnationales. Elle appelle une conjonction des efforts et l’appui des systèmes de santé ici et là dans le monde afin qu’on puisse détecter rapidement les maladies, jouir de laboratoires fonctionnels, recueillir des données rapidement, et les transférer via des technologies de l’information et des communications efficaces. Les frontières entre pays pauvres et pays riches devaient être gommées et des moyens subséquents devaient servir ce projet. Si le coronavirus d’aujourd’hui provient d’un pays bien riche, il n’est pas exclu que le virus de demain provienne d’un pays beaucoup moins outillé. On verra alors si les politiques d’aide internationale en matière de santé publique serviront ce projet ou si l’on continuera à appauvrir ces pays en les dépouillant de leurs médecins, infirmières, laborantins et pharmaciens comme on le fait depuis plus de cinquante ans maintenant. À nouveau, il faudrait peut-être établir des frontières pour juguler l’hémorragie de soignants dans les pays pauvres à bas et moyens revenus pour enrichir les systèmes de santé des pays de l’OCDE.
En regard des déterminants du problème qui sont macrosociaux, la mobilité du virus appelle à mettre en pause le marché mondial, à éteindre et contraindre au maximum la mobilité des hôtes du virus potentiels ou avérés. Bloquer les déplacements au niveau international est une grande évidence, à moins de faire valoir d’autres enjeux, comme il en a été question dans le passé en regard des pratiques de quarantaine qui conduisaient à des pertes de marchandises en raison de bateaux qu’on gardait à quai. Cette mesure sur la mobilité peut bien entendu se décliner aux niveaux national, régional, local et familial, mais c’est là générer de nouvelles frontières qui appellent une réflexion plus profonde d’ordre géo-épidémiologique certainement, mais aussi législatif et tout spécialement anthropologique et sociologique.
Sont aussi attendues, au niveau national, des actions à l’endroit des systèmes sanitaires à renforcer pour permettre une accessibilité aux soins à toute personne touchée. À ce titre, on comprendra que la plupart des pays peuvent encaisser un retard s’ils ont procédé à des restrictions fondées sur un esprit capitaliste qui n’accepte pas un capital matériel en dormance (masques, blouses, respirateurs, médicaments…) ou un rapport investissements/gains pas assez gagnant. Bref, des modèles guident l’action en lien avec des déterminants qui produisent les problèmes de santé au niveau mondial. Mais ils invitent encore à des interventions sur les comportements sains et préventifs comme sur les ressources et l’aménagement d’environnements qui permettent de mettre en place des mesures et des interventions qui vont se concentrer sur une continuité de la vie quotidienne (mesures socio-environnementales par exemple), comme de cibler les effets collatéraux de l’épidémie. À ce titre, on aurait tort d’établir des frontières trop strictes entre ce qui importe dans la gestion de cette crise et ce qui importe moins. On aurait tort de distinguer de manière drastique le mal et son traitement. Il se pourrait, en reprenant le médecin Paracelse du XVIIe siècle, que la dose thérapeutique qu’on injecte à la société en ce moment risque de devenir un poison. Des problèmes de santé mentale liés au confinement et à la pandémie, au contrôle et à la peur générés autant par le virus que par les discours médiatiques, par des modes de surveillance, de suspicion et de la délation ; la détresse chez les soignants ; l’abandon des personnes vulnérables et la réduction des services à leur endroit (en soins palliatifs, aux personnes marginalisées…) ; la sédentarité, la consommation excessive d’alcool, d’écran et de bêtises télévisées ; l’isolement et la séparation entre les êtres chers ; les suicides à venir en lien avec ces détresses, les pertes d’emploi et les fermetures d’entreprises ; la pauvreté générée par les mesures et des effets de santé associés : tout cela présente des souffrances en latence.
La liste des effets secondaires à mettre sur la notice du confinement pourrait donc être longue et s’allonger encore. Mais pour la considérer pleinement et faire avec la complexité de la situation actuelle, il faut encore gommer une frontière : celle de penser la maladie d’un côté et la santé de l’autre. Aujourd’hui, la maladie, dans ses termes médicaux, biophysiologiques et symptomatiques, occupe toute la place, tout comme un arsenal d’actions défensives, préventives et allopathiques qui se concentrent sur la présence d’un agent. La santé demande, quant à elle, de réhabiliter maintenant, et progressivement, la valeur et le sens qu’on donne à l’existence. Elle insiste pour qu’on compose dorénavant avec la vulnérabilité et la fragilité qui nous accompagnent nécessairement dans nos quotidiens, au grand dam de toutes ces quêtes de contrôle et ces allergies aux risques. La santé n’est pas contenue sous la peau qui sert de frontière à la vie biologique et physiologique. Elle est dans le rapport au monde. Priver l’homme de ce rapport, c’est retirer à la vie biologique sa raison d’être ! Priver l’homme de ce rapport pour des raisons strictement biologiques, c’est le priver de ce qui le fait Humain.


Publications de l’auteur
-  O. Damus et N. Vonarx, (2019), Anthropologie de la médecine créole haïtienne, Académia/L’harmattan, Louvain-La Neuve
-  N. Vonarx, Santé et maladie au cinéma. L’éclairage des sciences humaines et sociales, Éditions Liber, Montréal, 2018.


par Nicolas Vonarx, Pratiques N°90, juillet 2020

Documents joints

Lire aussi

N°90 - juillet 2020

L’ours du numéro 90

Pratiques, les cahiers de la médecine utopique est édité par Les éditions des cahiers de la médecine utopique, dont la présidente est Sylvie Cognard. La revue Pratiques est éditée depuis 1975. La …
N°90 - juillet 2020

Le temps élastique du coronavirus

par Pascal Marichalar
Pascal Marichalar, Sociologue et historien, CNRS. L’épidémie a modifié notre expérience du temps. Il nous faudra écrire de l’histoire pour comprendre ce qui s’est vraiment passé en France, notamment …
N°90 - juillet 2020

Télémédecine : le métier à distance

par Lanja Andriantsehenoharinala
Lanja Andriantsehenoharinala, Médecin généraliste. Pendant l’épidémie de coronavirus, notre groupe de pairs de médecins a pas mal échangé. Au cours d’une réunion vidéo, une collègue a demandé : « Vous …
N°90 - juillet 2020

Coronavirus et propagation de la peur

par Virginie Philippe
Virginie Philippe, Médecin généraliste, relecture par Cécile Durant Voici l’expérience d’une médecin généraliste lors de l’épidémie de Covid-19, sur la prise en charge des patients, malgré des moyens …