Le masque ne dissimule pas, il révèle

Gérard Danou,
Médecin et essayiste.

On le sait, le point nodal de la tragédie antique repose sur ce qui a été nommé « la faute tragique » (hamartia). Cette faute commise par un personnage, ou par la Cité entière, souvent insignifiante dans la « vie normale », produit dans certains contextes politiques, sanitaires, un effet catastrophique, et un brutal passage du bonheur au malheur.
Voyons. Nos sociétés inventent des machines d’une extrême complexité, alors quoi d’un simple masque, d’un innocent bout de papier ou de chiffon ? Eh bien voilà la faute tragique ! Quand une épidémie jusqu’alors inconnue tombe sur le peuple (épi-démos) et s’insinue inexorablement dans son espace, on est démunis ; on regarde ce que font les autres là-bas au loin vers l’Orient… Ils se masquent ; ils n’ont pas de preuve scientifique mais par coutume et empirisme, ils se masquent. On se met alors également (mélange confus de peur, de mimétisme et d’empirisme) à réclamer des masques, mais le fait consternant est qu’il y en a à peine pour les soignants et encore… Hamartia, la faute tragique ! Qui l’a commise ? Qui est responsable ? Le gouvernement, les entreprises, les mafieux ? On ne le sait pas ? On parle, on cause on lance des rumeurs sur les réseaux sociaux… Le fait est que le peuple tombe en quelques jours d’une quiétude heureuse au malheur.

Cependant, les masques ne sont pas que des bouts de tissus ou de papiers qui nous protègent des miasmes pestilentiels. Quand nous les portons dans la rue ou dans les transports en commun, nous sommes de simples citoyens anonymes des John (ou Jane) Doe (d’après le beau film de Franck Capra L’homme de la rue) et il en est de notre protection mutuelle vitale au sens du corps biologique, au sens de la vie nue (Zoé des Grecs)
Dans certaines conditions, bien plus qu’une protection hygiénique, les masques révèlent la vérité profonde de ceux qui s’en recouvrent le visage. Qu’ils se l’avouent ou non à eux-mêmes, le masque de certains médecins et de soignants au cœur de la pandémie virale expose, met en évidence l’essence même du devoir (et/ou du désir) de soigner ; un désir qui vient souvent de loin, de l’adolescence, et dont une certaine routine dans des conditions plus habituelles du métier fait parfois douter par lassitude ou par manque de moyens. Le masque ne dissimule pas, il révèle.
Le soignant masqué ne cache pas son identité, il n’a pas à redouter l’opprobre du pouvoir ni la prison, comme les écrivains sous pseudonymes ou certains philosophes (Spinoza, Descartes ou Nietzsche) qui « avançaient masqués ». Ils protègent leur corps biologique mais ils révèlent du même mouvement leur corps sociopolitique (bios). Aujourd’hui, comme aux premières loges du théâtre de la Cité antique, ils démontrent en se montrant. Et ce qu’ils exposent est le statut de la médecine, de la personne du médecin et du soignant dans un système de santé institutionnalisé en crise bien avant la pandémie. En effet, rappelons que pour les Grecs anciens, la maladie est un déséquilibre humoral dans le sens de l’excès, de l’hubris, de la démesure. Le rôle du médecin dont témoigne la racine -med, est de rétablir l’équilibre dans le corps malade, retrouver la mesure, la modération. La « faute tragique » n’est pas la cause profonde de la catastrophe, elle en est le révélateur. Un virus est naturel mais les conditions de son émergence pourraient être liées à l’hubris des pays industrialisés avec ses conséquences environnementales. Les soignants masqués dans les dispositifs hospitaliers d’urgence mis en place pour lutter contre les formes graves de la virose occupent l’avant-scène de la tragédie. Le sens de leur action est aussi médical que politique. Leur active présence, tous les jours, 24 heures sur 24, excède le geste médical. Sous leurs masques, ils n’accusent pas la fatalité. Comme acteurs de la tragédie, ils pointent la responsabilité des citoyens face à la Cité, face à la nature, la terre « Notre seul et unique jardin » (Jean Starobinski) et face à eux-mêmes. Le masque ne dissimule pas, il révèle.


par Gérard Danou, Pratiques N°90, juillet 2020

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