Lanja Andriantsehenoharinala,
Médecin généraliste.
Dites boulimél. Comme boulimie de mails. Un néologisme de mon cru que je copie sur infobésité, terme québécois sur l’idée de la surcharge informationnelle. Sur la page Wiki, on lit « L’information, qui autrefois était aussi rare que le caviar, est désormais surabondante et de consommation courante, autant que les pommes de terre. » Pendant le coronavirus, c’est la saturation : lundi des patates, mardi des patates, mercredi des patates etc. Le compteur des mails non lus s’affole : 87, 124, 201. Il faut tout avaler, sinon pas de dessert ! Il en vient de partout : les mails de la Direction générale de la santé (DGS) ; de la Caisse nationale d’Assurance maladie (CNAM) concernant les nouvelles dispositions de facturation, d’arrêt de travail, de mise en isolement des salarié.e.s à risque ; ceux du syndicat ; du conseil de l’Ordre des Pyrénées orientales pour distribution de masques, informations sur l’organisation des soins (Covid dans le public, le reste dans les cliniques) ; des ami.e.s médecins qui envoient des articles scientifiques ; des ami.e.s non médecins qui envoient des articles d’opinions (« t’en penses quoi ? »).
Au départ, mi-mars, c’est l’euphorie. Je lis, me mets au courant rapidement pour répondre aux patient.e.s. Je suis les épidémiologies des autres pays, tiens un fichier Excel des cas suspects vus au cabinet. Mon cerveau surfe. Et puis en avril, je me lasse. Je picore. Faut que je digère. Avec l’absence de patient.e.s atteint.e.s depuis mi-avril, mon temps mental augmente. Et permet d’y voir plus clair sur les épidémies qui accompagnent le virus : la peurdugitanite (la communauté est impactée, le racisme décolle), la fin de droits aiguë (la CMU s’éteint lâchement au moment de passer la carte vitale au secrétariat du radiologue), la patronite sévère (l’employeur a des ailes qui poussent dans le dos et qui débordent du cadre légal). Dans cette période, les actions au Syndicat de la médecine générale me permettent de trier les patates avec la machine à calibrage spéciale « politique » et ne pas perdre de vue la bataille sociale toujours en filigrane.