L’instant de voir

Marie-Jean Sauret,
Psychanalyste.

Le capitalisme ne construit pas le paradis terrestre : sa promesse n’a d’autre fin, se substituant à la religion, que d’asservir le plus grand nombre au service d’un petit nombre de grands bénéficiaires.

Le premier rang de ceux qui le servent mange à la table des puissants, le second ramasse les grosses miettes qui tombent de la table. Viennent ensuite ceux qui n’en souffrent pas, qu’ils s’accommodent ou condamnent le système. En dernier, tous ceux qui lui ont vendu leur force de travail n’ont même pas le droit de penser à une autre vie. Au-delà, demeurent les laissés pour compte, la grande masse des pauvres. Compte tenu de la globalisation néolibérale, chacun, soutien ou protestataire, collabore – dût-il en mourir. Formidable machine à tuer, le capitalisme est un crime de masse.
La situation créée par la pandémie en révèle le mensonge messianique et les rouages. L’accumulation et la confiscation des richesses par quelques-uns, la rentabilité à tout prix et la concurrence pour y parvenir – une course par élimination vitale directe. Ici, le dernier ne fait plus partie de la course, il est condamné : faillite, chômage, pauvreté, famine, mort. La marchandisation de tous les registres de la vie sociale dégrade lourdement santé, recherche, école, université et tous les services publics : impréparation politique et incurie néolibérale aggravent les conséquences du virus. La réduction des idéaux à la seule valeur marchande prive le monde de sens. Les solidarités se défont au profit de l’individualisme (pour la course, chacun pour soi). Le chef de l’État se comporte en despote, le mensonge et l’infantilisation sont érigés en mode de gouvernement. Le repli national est favorisé par la fermeture des frontières, le refus européen de la mutualisation de la dette et l’aide aux pays les plus en difficultés. Quoi dont ne puisse rêver l’extrême droite ? Des milliards refusés hier surgissent inopinément pour tenter d’enrayer la catastrophe… et préserver l’économie, qui a refusé la nationalisation d’entreprises fabriquant des produits de première nécessité dans la lutte contre la Covid-19.
Le confinement a un autre coût : isolement, dépressions, décompensations, violences familiales, conjugales. Il exacerbe le mépris du lien social qui s’exprime dans le maltraitement des deuils, l’absence de paroles de compassion envers les familles endeuillées, le délaissement des Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes ou Ehpad. Le novparler confond « distanciation sociale » et distance physique. La désignation du virus comme un ennemi et de la lutte contre la maladie comme guerre conduit d’aucuns à voir dans les contaminés et les soignants des complices. C’est clair, le néolibéralisme est une biopolitique [1] : elle décide de qui doit vivre et de qui doit mourir.

Cette révélation introduit un temps pour comprendre. Des solidarités de tous ordres s’organisent : pour le gel, les masques, les blouses, les commerces de proximités, les SDF, l’art, le voisinage, les personnes âgées, le soutien scolaire, etc. Mais visiblement, les capitalistes et leurs agents s’organisent également. Ils nous préparent à travailler plus pour rattraper le temps perdu, et comptent sur nos frustrations pour une surconsommation. Une bonne part de la note sera payée par les citoyens, malades et familles endeuillées y compris.
La barrière se tend qui doit empêcher toute velléité d’alternative : comptant sur la nécessité où chacun se trouve de retrouver de quoi vivre… grâce au travail en entreprise. La logique existante serait la plus « facile » à relancer. Et si la sortie précoce du confinement n’avait d’autre but que de permettre que tout reparte comme avant (financiarisation, industries, transports, pollution) pendant que nous nous préoccupons de la santé et de la scolarité de nos enfants ? L’alternative, c’est maintenant : démocratie, solidarités, agriculture, production de proximité, énergie, écologie, etc. Ne lâchons rien.


par Marie-Jean Sauret, Pratiques N°90, juillet 2020


[1À dire vrai, la pandémie révèle une contradiction quand l’ordolibéralisme se tresse à la biopolitique. Si les vies humaines, quel que soit leur nombre, valent moins que la rentabilité, le choix est entre mourir (faute de travail et d’une vie maltraitée) et mourir (faute de travailleur et de mépriser leur vie). Déplacement radical de la façon dont Marx envisageait l’autodestruction du capitalisme (qui remplace les hommes par des machines plus concurrentielles mais incapables de produire de la valeur ajoutée car ne travaillant pas) ?


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