L’arrivée de la Covid en psychiatrie : un retournement inattendu

Delphine Glachant, psychiatre au centre hospitalier Les Murets (94)

Ou comment la situation de grand renfermement qu’amenait ce virus allait nous permettre de nous ouvrir psychiquement à d’autres façons de travailler.

Eh oui ! Il aura fallu une guerre. Je ne sais plus si ce jour où nous nous sommes réunis à l’occasion de notre matinale hebdomadaire, réunion où tous les professionnels du secteur sont appelés à participer pour des échanges cliniques et institutionnels, Macron avait déjà utilisé ce mot. Communication ô combien politique ! Toujours est-il que dans cette réunion, le ton a monté. Chacun en allait de ce qu’il entendait des consignes à respecter. Chacun en allait de ses angoisses. Et quand il a été question de dédoubler le service de table pour permettre d’éloigner les patients les uns des autres, m’est revenue cette scène datant de quelques années en arrière. Nous avions regardé ensemble, soignés et soignants, le film de François Pain, François Tosquelles, une politique de la folie. Et là, alors que nous nous exclamions devant le génie de cet homme, une soignante a dit en substance : « Cette expérience a pu se mener parce que c’était la guerre. Comment recréer ce type de travail hors de ce temps-là ? ».
Nous y étions. En faisant référence à ce précédent échange, que certains avaient gardé en mémoire, j’ai alors proposé que nous tentions nous aussi dans ce contexte de crise sanitaire cette mise en pratique de la psychothérapie institutionnelle dans l’unité. Et effectivement, ce que j’avais proposé bien des fois, et depuis longtemps, dans nos réunions institutionnelles, a enfin été entendu et possible. Ces réunions où depuis des années, nous essayions de travailler un changement de pratiques, un changement d’approche du patient, où nous heurtons à une résistance souvent silencieuse, mais où, malgré tout, nous avancions petit pas par petit pas. Probablement, sans ce long travail d’approche, et de mise en confiance réciproque et sincère de l’équipe pluri-professionnelle, les choses n’auraient pas pu se faire.

Dès le lendemain, les choses ont démarré. Chacun s’est emparé des contraintes qui s’imposaient à tous. Alors qu’elles devaient nous écarter les uns des autres, nous masquer, isoler certains dans des chambres, ces contraintes ont été l’occasion de créer des liens nouveaux et de se démasquer. Ne pas confondre « statut, rôle, fonction », principe cher à Jean Oury, prenait alors tout son sens. Chacun allait assumer sa fonction soignante autant qu’il le pouvait, laisser les patients assumer la leur. Les rôles allaient se redistribuer. Et tout ça sans s’effrayer de remettre en question nos statuts.
Une feuille de jour a été lancée, chaque matin, servant à noter les soignés volontaires pour le service de table, que nous avons vite vus ravis de cette nouvelle place dans le service. Même cette femme hospitalisée depuis près de vingt ans, « insortable », ne pouvant s’adapter à aucun autre établissement ni lieu de vie. Même ce patient si renfermé, absorbé par un automatisme mental qui ne lui laisse que peu de répit.

Nos réunions soignants-soignés ont permis d’échanger sur ce qui allait, ce qui n’allait pas. Les patients y sont venus nombreux, les personnels aussi. D’ordinaire, nous peinons à impliquer les uns et les autres. Les premiers ont souvent une course à faire à la cafétéria, les seconds une urgence ailleurs. Cette fois-ci, l’urgence était là, sous nos yeux, partagée. Une urgence vitale face au catastrophisme ambiant, face à l’hécatombe qui toucherait les hôpitaux psychiatriques, qui touchait déjà nos proches.
Un bel enthousiasme m’a saisie à voir ainsi tomber les résistances et oppositions habituelles. Une sorte d’état de grâce qui n’allait durer qu’un temps.
Il fallait tenir aussi face à l’angoisse diffuse dans le service, aux angoisses incarnées de certains soignants, à la fatigue.
En réunion de soignants, les larmes, les prises de bec, les doutes ne nous épargnaient pas. Certains trouvaient que les « gestes barrière » et isolement infectieux n’étaient pas suffisamment respectés, d’autres voulaient s’affranchir le plus possible de ces règles contraignantes.
Parallèlement, l’ambiance dans l’unité d’hospitalisation était d’un calme inhabituel. Chambre d’isolement vide. Patients saisis par la gravité de la maladie possible, la plupart avaient trouvé un meilleur ancrage dans la réalité. C’est une observation que l’on fait d’ordinaire lorsqu’un patient présente une affection somatique : il peut aller mieux transitoirement sur le plan psychique.
Quelques-uns s’isolaient encore plus, se sur-confinant dans leur chambre, refusant même les entretiens balades dans le parc, seule occasion de sortir du pavillon. Certains ont demandé leur sortie prématurément, voyant tous leurs projets bloqués sine die.
Ces entretiens dans le parc permettaient de donner de nouvelles couleurs à la relation transférentielle. « Et vous Docteur, comment ça va ? » que j’entendais comme une véritable préoccupation sur mon état psychique, que j’acceptais alors que d’ordinaire je ne l’entends pas. Ces entretiens ont finalement donné l’occasion aux soignants et aux soignés d’être plus ouverts sur eux-mêmes.

Que s’est-il passé pendant cette période ? Une préoccupation commune a habité soignés et soignants, celle de maintenir notre navire à flot, prendre soin les uns des autres, nous maintenir en vie dans cette ambiance mortifère. Pris dans une sorte d’état maniaque collectif, nous avons fait face à l’adversité, mais le défi pour l’avenir sera de continuer à tisser la matière pour modifier en profondeur nos pratiques en unité d’hospitalisation.

Filmo/bibliographie :
1. François Tosquelles, Une politique de la folie, de Danielle Sivadon, Jean-Claude Pollack et François Pain, 1989.
2. Jean Oury, Le collectif : séminaire de Sainte-Anne, 1986.

par Delphine Glachant, Pratiques N°91, novembre 2020

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