L’IME où je suis accueilli

Thomas Rime (Tolten)
Psychologue clinicien à l’IME La Pinède (Jacou 34)

Je ne sais pas si je vais faire toute ma vie à l’Institut médico-éducatif (IME), je ne sais pas si je suis définitivement incurable et intraitable. Ce qui est sûr c’est que, tant que ce lieu restera aussi fou, alors je resterai, incurable, dans cet IME - et je serais intraitable -.

À l’heure de la désinstitutionnalisation, au moment où l’on entend de manière assourdissante les voix de ceux qui veulent fermer les institutions spécialisées au profit d’une inclusion en « milieu ordinaire », on peut se poser la question de la pertinence de tels propos. S’agit-il réellement d’une tentative pour permettre aux enfants différents d’être accueillis parmi les autres, ou juste d’une manière de faire des économies sous un prétexte fallacieux (tout comme on a fermé des lits d’hôpitaux il y a quelques années) ? Car pour l’instant, les conditions d’accueil de jeunes différents en milieu ordinaire, notamment scolaire, sont trop souvent insatisfaisantes par manque de moyens. Il sera question ici de l’accueil, mais pas en milieu ordinaire : en milieu extraordinaire.

Je vais te raconter ma journée d’hier dans l’IME où je suis accueilli. Un IME je ne me souviens jamais trop ce que ça veut dire, (mais c’est pas Imagerie médicale exceptionnelle). C’est un lieu où les gens comme moi sont accueillis. Bien sûr, on est tous très différents : il y en a qui sont grands, d’autres qui sont petits, il y en a qui sont drôles, d’autres qui sont tristes ou en colère, il y en a qui ont des familles très présentes, d’autres qui sont en famille d’accueil, il y a des adultes et des enfants et on y apprend, on y travaille, on y joue, on y apprend à travailler et à jouer…
Hier, quand je suis arrivé dans l’IME où je suis accueilli, il y avait un chapiteau au milieu de la cour de récréation. Il y en a qui disent que le chapiteau dans la cour, c’est pourri parce qu’on ne peut pas jouer au foot, parce que ça prend toute la place. Moi il me dérange pas parce qu’avec ce chapiteau, il se passe plein d’évènements drôles…
Par exemple hier, il y avait deux extraterrestres. Bon, je sais bien que ce n’était pas vraiment des extraterrestres, mais ils étaient habillés comme s’ils venaient d’une autre planète.
Lui, il avait des chaussures compensées, avec un gros ventre et une grosse tête, des lunettes bizarres, un habit violet pétard, avec du jaune dedans…
Elle, elle était habillée en blanc avec des talons compensés d’au moins 30 cm de haut, une cape sur les épaules, un rouge à lèvres violet sombre et elle faisait de drôles de signes avec la main.
Les petits de l’IMP les suivaient partout. L’IMP je ne me souviens jamais trop ce que ça veut dire, mais c’est pas Imago méga psychique… C’est l’endroit où les plus jeunes (en théorie à partir de six ans) sont accueillis. Après, ils passent chez les grands, à l’IMPro. IMPro, je sais jamais trop ce que ça veut dire (mais c’est pas le diminutif d’improvisation) ; en théorie, on peut y rester jusqu’à 20 ans révolus, après on va ailleurs. Il existe plein d’« ailleurs » possible : le milieu ordinaire, le milieu extraordinaire (que l’on appelle aussi le milieu protégé), avec par exemple les ESAT (ESAT je ne me souviens pas trop ce que ça veut dire mais c’est pas Ersatz social avec terrasse) qui sont des lieux pour travailler.
Hier, il fallait voir les enfants : ils criaient de joie, couraient partout derrière les deux extraterrestres, voulaient les toucher ou faire des photos avec eux… En fait, ces deux hurluberlus étaient deux circassiens en résidence qui travaillaient sur leurs costumes.

Moi, hier, j’étais censé accueillir deux comédiens pour un spectacle sur la vie du psychiatre François Tosquelles : La Méningite des Poireaux. On devait les interviewer en classe et on avait déjà préparé des questions à leur poser avec le prof. Parce que par-delà le spectacle, cela permettait d’apprendre des choses. L’histoire de François Tosquelles est assez exceptionnelle : psychiatre d’origine catalane (qui est une région d’Espagne), il a fui la guerre (parce qu’avant, en Europe, il y a eu plein de guerres) et il a révolutionné la psychiatrie française en créant ce qu’on a appelé : « la psychothérapie institutionnelle » (c’est bizarre comme nom, quand même), une psychiatrie humaniste (ça veut dire qui respecte les êtres humains) dont l’idée est d’accueillir la singularité de chacun (ça veut dire qui prend en compte qu’on est tous différents).
Après l’interview de la classe, je devais amener les comédiens dans la salle de spectacle pour qu’ils puissent s’installer. C’est le moment où on m’a dit que la salle de spectacle allait être occupée par des musiciens, parce qu’il y avait aussi une présentation de musique orientale ce jour-là. Cela posait problème car les comédiens de La Méningite des Poireaux devaient installer la scène. Comment mélanger tout cela en même temps ? Heureusement, on a pu se parler et on a trouvé un arrangement.

Parfois, dans l’IME où je suis accueilli, on a du mal à se coordonner et on prévoit plein de choses en même temps sans se concerter… Mais ça doit être normal : c’est un lieu où il y a tellement d’envies, tellement de projets, que c’est parfois dur de tous les suivre.
Ensuite, hier, il y avait cette jeune femme qui voulait me parler. Elle est sympa mais un peu trash, avec son allure de garçon manqué, ses vestes en treillis et ses cheveux décolorés. Elle a le regard noir, mais quand elle sourit, c’est fou comme ses yeux peuvent devenir lumineux tout d’un coup. C’est comme s’ils se remplissaient d’étoiles…
Hier, elle m’a parlé de sa mère qui l’avait insultée, elle a évoqué son histoire de vie, ses brûlures, ses déchirures, ses brisures, sa vie comme un bateau ivre éventré sur des récifs, avec ses débris flottés, ses récits floutés, ses trajectoires inachevées, son monde dérisoire, ses anecdotes illusoires, antidote au désespoir, des espoirs elle en a eu, mais c’est les autres qui les lui ont volés : les autres, toujours les autres, ces apôtres du malheur…
Née à la mauvaise heure, au mauvais moment, d’une mauvaise maman, son ange gardien, ce salopard, avait pris sa retraite avant qu’elle ne vienne au monde…

Ensuite, hier, j’ai aussi participé au groupe de parole, parce que dans l’IME où je suis accueilli, la parole a du poids et on ne la met pas en boîte (en boîte de petit pois). C’est comme les repas. On a de vrais cuisiniers qui servent de la vraie nourriture, c’est bon, c’est bio et c’est beau.
Donc hier, dans le groupe de parole, on a parlé de trucs de grands, puisque dans ce groupe, on a tous plus de 18 ans… On a parlé d’avenir, du devenir du monde, de curatelle, de tutelle, on a parlé à tue-tête, on a chuchoté, déclamé, clamé notre innocence d’être au monde, parlé avec insouciance des soucis des amours et des amis, on a parlé de la vie et du vide, on a écouté, parfois on s’écourtait en se coupant la parole, on a dit des choses drôles et des choses tristes, mais je ne pourrais pas vous dire exactement de quoi on a parlé parce que ce qui se dit doit rester un secret (cela s’appelle le secret de groupe.)
Et puis le soir, dans l’IME où je suis accueilli, il y a eu le spectacle. Il était très beau, et très émouvant. Ça s’appelait La Méningite des Poireaux [1] (mais je l’ai déjà dit, non ?) et ça parlait d’humanité, du psychiatre François Tosquelles, de Don Quichotte, de religion et de communisme, de gens différents et de résistants ordinaires, de psychothérapie institutionnelle et de folie médicale, de l’accueil du singulier, de la folie de chacun (surtout de ceux qui se croient normaux), de personnages uniques, de nonnes et de malades, de clefs et de barbe bleue, de journal comme outil thérapeutique, de théâtre, de lettres d’amour et de poésie…
Mais surtout cela disait un truc, en reprenant la formule de François Tosquelles : « Les seuls malades incurables, ce sont les soignants. Ce sont les seuls qui ont vocation à rester tout le temps à l’hôpital, puisqu’ils y gagnent leur vie. »
Moi je ne travaille pas dans un hôpital, mais dans un IME, un Institut médico-éducatif… Et quand j’y suis arrivé, il y a quelques années, j’ai été très bien accueilli. Par les collègues bien sûr, mais surtout par les enfants, les adolescents et les jeunes adultes. Avant d’y travailler, j’ai eu la chance d’y être accueilli.

Je ne sais pas si je vais faire toute ma vie à l’IME, je ne sais pas si je suis définitivement incurable et intraitable.
Ce qui est sûr, c’est que tant que ce lieu restera aussi fou, tant que l’IME où je suis accueilli continuera à faire venir des chapiteaux et des extraterrestres, des musiciens et des comédiens, tant qu’il y aura des groupes de parole et qu’elle ne sera pas mise en boîte (tel des petits pois), tant que l’on se parlera entre collègues, tant qu’il y aura des séjours thérapeutiques, des espaces de formations et de réflexions, de l’analyse institutionnelle, de vrais repas bons et sains avec un maximum de produits bios et locaux, des repas servis par de vrais professionnels (et pas livrés dans des barquettes en plastique, par des cuisines centrales), tant qu’il y aura des temps d’apprentissage (classe, ateliers techniques) articulés à des activités créatives, tant qu’il y aura de vrais projets pour les jeunes et qu’ils seront co-construits par les professionnels, les jeunes et leurs familles, en fait tant que les conditions élémentaires, nécessaires (et donc NORMALES) seront réunies pour accueillir de jeunes filles et de jeunes garçons, des adolescentes et des adolescents, des femmes et des hommes, alors je resterai, incurable, dans cet IME – Et je serais intraitable –.


par Thomas Rime, Pratiques N°88, février 2020

Documents joints


[1La Méningite des Poireaux est un spectacle de la compagnie Frédérique Naud, avec Frédérique Naud et Jeanne Videau.


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