Alain Bernardini, artiste

Philippe Bazin
Photographe

        1. Alain Bernardini : Tu m’auras pas

Alain Bernardini, artiste et professeur associé en photographie à l’Université Paris 8, vient du monde du travail subalterne puisqu’il a commencé comme apprenti maçon, puis ouvrier agricole, laveur de vitres, homme de ménage, toutes carrières qui ne lui ont pas vraiment réussi : « Je ramassais des pierres dans les champs et désherbais de vieux corps de ferme. J’ai beaucoup appris en étant seul dans les champs toute la journée. » Découvrant l’œuvre de Samuel Beckett, il se met au dessin et à la peinture et entame en 1988 des études d’arts plastiques. Tout de suite, son œuvre se tourne vers l’inactivité au travail, ou plutôt la manière dont il est nécessaire de subvertir les positions autoritaires venues d’en haut pour exister dans ce monde-là. Parallèlement à son enseignement à Paris 8 sur « l’idée de la personne et son contexte », il continue une activité salariée de reprographe dans l’industrie.

L’ensemble des photographies constituant Tu m’auras pas découle d’une dizaine de travaux antérieurs : Stops  : salariés qui croisent les bras ou les jambes, ou qui ont les mains dans les poches, ils sont toujours appuyés contre un mur ou une porte, les Désactivés : religieux et commerçants ailleurs que « chez eux », les Tu m’auras pas : salariés perchés sur leur bureau, leur machine, leur armoire etc., les Allongés : couchés sur leur bureau, leur établi ou plus souvent sur le sol, les Divagateurs : portraits yeux écarquillés, les Rire : salariés se forçant à rire, les Faut bien redescendre : salariés allongés au sol, je retourne la photo et ils sont comme collés au plafond, les Dans les bras : salariés qui essaient d’enlacer des gros objets ou salariés généralement pas plus de deux dans la photo qui tentent un contact, les Dehors : images des extérieurs d’usine ou d’entreprise, les Dedans : images des intérieurs d’usine ou d’entreprise, les Retardateurs : salariés arrêtés au bord de la route les conduisant sur leur lieu de travail. » Chaque ensemble photographique est issu d’une proposition de l’artiste, ou bien d’une attente de proposition de la part des employés. Dans tous les cas, Alain Bernardini engage avec eux un processus de discussion, voire de négociation, afin de mettre au point en commun cette proposition. Une autre négociation débute alors, celle avec les responsables, PDG, directeurs etc. qui ne voient pas toujours d’un bon œil les « actions » mises en place par leurs salariés. À chaque fois, ce que veut montrer l’artiste, c’est la nécessité impérieuse pour les travailleurs de se réapproprier leur corps et l’espace de leur travail dans une finalité qui dépasse les seules injonctions au travail productif.

C’est ce que montrent ces photographies d’employées montées sur leur bureau, établi, table de réunion ou encore accrochée à une poutre métallique : la contre-plongée photographique, la position du corps dans l’espace, son attitude souvent de défi, tout cela crée un nouvel espace optique et mental. Une employée, trop grande, touche de sa tête le plafond, ainsi percevons-nous l’insuffisance de l’espace qui lui est offert pour penser par le cadre photographique qui redouble le plafonnement.

Tout ce travail ne manque pas d’humour, d’un humour qui s’inscrit dans les usages du monde du travail, comme par exemple : « Air(e) de retard a été pensé suite à la demande de l’association Entre-deux qui invite des artistes à travailler sur la thématique de « L’hyper mobilité des salariés entre Nantes et Saint-Nazaire ». J’y ai vu une idée du mouvement, mais liée à la vitesse avec la nécessaire envie d’arriver à l’heure au travail. Comment désactiver cet état et le représenter ? J’ai donc imaginé une aire de retard mobile en fabriquant dans une société de signalisation routière un panneau que je pouvais transporter à pied et en voiture pour le placer où bon me semblait. Ensuite j’ai fait du porte-à-porte dans les entreprises à la recherche de salariés acceptant de me véhiculer de Nantes à Saint-Nazaire, tout en sachant que j’allais les retarder. Un bulletin de retard a été conçu par mes soins indiquant et excusant les raisons du retard. Un moment d’un ailleurs vécu ensemble, une pause artistique provoquée sur le chemin du travail, suivi d’une photographie qui représente le tout.  »

À l’hôpital de Villejuif, son travail, très contesté, a fait polémique et grand bruit, et plutôt que de renoncer, Alain Bernardini a réalisé une publication remarquable, Monument d’images (Captures éditions et 3-CA, 2009), mettant au clair tous les débats contradictoires qui ont mené à empêcher son œuvre d’exister : c’est un modèle de réflexion sur les enjeux de l’art dans la sphère publique, notamment celle du travail.

Les citations sont extraites d’un entretien avec Clémentine Mercier en 2012 pour :
http://zoumzoum.blogs.liberation.fr/2012/03/28/a-bas-le-boulot/


Actualités :
– Création d’un groupe artistique Le Noyau en 2016, avec Véronique Boudier, Véronique Hubert, Valérie Jouve, Frédéric Héritier et Roberto Martinez.
Recadrée. Porte Image. Borderouge Nord. Toulouse, 2013-2017. Épisode 5 sur 6 de la commande publique La photographie dans l’espace public du CNAP avec le BBB centre d’art. Installation de 10 images d’octobre 2016 à mars 2017, place Carré de la Maourine à Toulouse.
La Fabrique du hasard, vente en ligne de sérigraphies à partir du 1er décembre 2016.
Le territoire à l’œuvre, œuvre d’art dans l’espace urbain, jusqu’au 17 décembre 2016, Galerie Fernand Léger, Ivry-sur-Seine.
Recadrée. Porte Image. Inauguration du dernier et 6e épisode en mars 2017 jusqu’en septembre 2017. Toulouse.


par Philippe Bazin, Pratiques N°76, janvier 2017

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