Pour une société sans prostitution

« Ni à prendre, ni à vendre, le corps des femmes n’est pas une marchandise ! »
Ce slogan, répété à l’envi par le cortège du Collectif National pour les Droits des Femmes durant la manifestation des filles des quartiers du 8 mars dernier, résume de façon saisissante le débat actuel autour de la prostitution.
En effet, depuis la chute du Mur de Berlin, la mise en place de la mondialisation néo-libérale qui a permis la croissance considérable des réseaux mafieux internationaux, on a vu refleurir dans tous les pays des arguments visant à légitimer la prostitution et le proxénétisme. Lors de la 4ème Conférence mondiale de l’ONU sur les femmes (Pékin, 1995) est apparue dans les textes officiels une distinction entre la prostitution « libre » et la prostitution « forcée ». La prostitution « forcée » concernerait les personnes victimes de la traite, alors que la prostitution « libre » concernerait la prostitution « locale » et serait le fait de personnes qui ont « choisi » de se livrer à une telle activité. Certains pays, comme les Pays Bas (mais d’autres font pareil : Allemagne, Espagne), considèrent la prostitution comme un métier et ont récemment (octobre 2000) légalisé les bordels, intronisant les proxénètes comme des « entrepreneurs » au même type que le PDG de n’importe quelle entreprise. On parle désormais de « travail du sexe » comme on parle de travail auprès des enfants ou de travail à l’usine. Les tenantes de la prostitution « libre » distinguent aussi la prostitution enfantine, qu’il faut réprimer, de la prostitution adulte librement choisie. Comme si ce qui est un crime à 18 ans moins un jour devient une profession à 18 ans plus un jour !

Et comme tout cela veut paraître très tendance et libéré, strass et paillettes, new look et avant gardiste, on traite les féministes qui s’élèvent contre de telles affirmations de moralistes, réacs, coincées du cul, pudibondes. Et on tente de les culpabiliser, car elles se livreraient à la stigmatisation des prostituées. Et on réutilise leurs termes tels que : libre disposition de son corps.
Il est important de dire que les féministes qui sont ainsi qualifiées sont les mêmes qui luttaient dans les années 1970 et luttent encore pour la liberté de l’avortement et le libre choix de son orientation sexuelle. Pas exactement des mères la pudeur…
La prostitution n’est pas une liberté, ni un art (comme le prétendait chez Ardisson en février dernier la juriste Marcela Iacub, empêtrée dans ses fantasmes de courtisane de luxe), ni un choix, ni un service social. C’est une violence, une contrainte imposée par la pauvreté, les fins de mois extrêmement difficiles et/ou les violences subies dans l’enfance ou l’adolescence. C’est une exploitation sordide où chaque partie du corps est tarifée, dont les prostituées qui parlent de libre choix ne veulent pour rien au monde pour leur fille. C’est un véritable tour de passe-passe qui consiste à faire passer pour une liberté le pire des esclavages : comment peut-on parler de liberté quand on accepte l’idée qu’une catégorie de personnes (des femmes en majorité) soit à la disposition des clients (des hommes) afin de satisfaire leurs désirs sexuels ? Comment peut-on parler de liberté sexuelle dans la prostitution alors que cette même liberté sexuelle implique un désir bilatéral, ce dont il n’est évidemment pas question ici ?
Ni à prendre, ni à vendre, le corps des femmes n’est décidément pas une marchandise. Marchandise d’ailleurs dont tout le monde profite : les proxénètes, les clients, mais aussi l’Etat qui impose très lourdement les prostituées. C’est en ce sens que l’on peut parler de système prostitutionnel.

Les Collectifs de prostituées (France Prostitution ou autres), partant du fait que la prostitution est un métier, réclament des droits liés à cette profession. Mais les droits qu’ils réclament sont des droits universels dont tout le monde doit pouvoir bénéficier sans discrimination aucune. Tout le monde doit pouvoir bénéficier de la CMU, de l’accès aux soins, du minimum vieillesse, du RMI, de l’accès à un HLM, de l’inscription à l’ANPE, etc. Et l’on sait très bien que les prostituées doivent subir des revers auprès des services sociaux, elles qui ont déjà beaucoup de mal à effectuer ce type de démarches.
Il est nécessaire que la France, qui a ratifié en 1960 la Convention abolitionniste de 1949, mette en place une réelle politique et de réelles mesures alternatives pour permettre aux personnes qui désirent sortir de la prostitution de le faire, sans risquer d’y retomber par manque de moyens et découragement. Il faut pour cela leur donner accès à des formations rémunérées qualifiantes et diplômantes de longue durée, annuler les dettes fiscales et les amendes, mettre en place des mesures en faveur de leurs enfants si elles en ont, assurer un hébergement immédiat et aussi de longue durée, sécurisé si nécessaire, former les intervenantes sociaux/les pour l’accueil et l’aide de ces personnes.
Pour les personnes étrangères sans papiers, il faut leur délivrer un titre de séjour définitif, même si elles ne peuvent dénoncer les réseaux et les proxénètes comme le commande la loi Sarkozy. Il faut renforcer considérablement les moyens de lutte contre les proxénètes et les réseaux des services tels que l’Office central de répression de la traite des êtres humains.

Enfin, il faut lancer une politique résolue de « responsabilisation » des acheteurs de la prostitution. Il faut former, informer, sensibiliser, notamment dans l’Education Nationale, les jeunes garçons et les hommes afin qu’ils prennent conscience de ce qu’est le système prostitutionnel comme l’ensemble des violences faites aux femmes.
La loi Sarkozy, récemment votée, qui prévoit la répression du racolage, actif comme passif, ne va pas dans ce sens. Sous prétexte de combattre la prostitution, elle s’attaque aux premières victimes de ce système : les personnes prostituées elles-mêmes. Elle risque ainsi d’augmenter considérablement les difficultés rencontrées par ces personnes. Elle a d’ores et déjà permis la reprise du harcèlement policier et notamment la reconduite à la frontière des étrangères. Elle va dans le sens des retours de bâton plus généraux entamés contre les droits des femmes. Nous ne pouvons que nous battre pour son abrogation.
Comme nous continuerons à nous battre pour une société sans prostitution.

par Suzy Rojtman, Pratiques N°21, avril 2003

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