Frédéric Lefever, photographe

Philippe Bazin
Photographe

Ma position dans le monde se trouve devant l’architecture. Je pose l’appareil photographique sur un système de niveau à bulle, exactement en face du sujet. Tout est parfaitement redressé et plat, comme une élévation d’architecte ou comme si je passais la façade dans un scanner, ou comme si j’utilisais un photocopieur monumental. Les choix de cadrages à la prise de vue ne me concernent pas ; j’ai pour chaque construction quatre possibilités, les quatre faces d’un volume. Cette discipline qui semble à première vue réductrice s’avère être au fil du temps une immense ouverture sur le monde. Mon ambition est de construire un rapport au réel : poser la question du point de vue, de la distance, du volume. Dans cette attitude, ce n’est plus le geste du déclenchement qui fait acte, mais la démarche tout entière. Les tableaux photographiques tels que je souhaite les représenter sont là, posés dans leur monumentalité. C’est donc le choix du sujet qui est essentiel. Je sais déjà ce que je ne veux pas faire : un relevé exhaustif des typologies de façades, ni un inventaire du mauvais goût et du kitsch. Pas d’images misérabilistes, dramatisantes, je rejette également le pittoresque sous toutes ses formes. Je cherche une architecture qui porte en elle une marque particulière, frappante ; un détail décalé ou disproportionné. C’est donc par un choix subjectif des objets que la série trouve une cohérence, une pertinence.

Les images sont, après une sélection à l’atelier, recadrées serré autour du sujet, c’est l’architecture qui détermine donc le format de l’image. L’architecture ainsi privée de son volume et de son contexte, apparaît comme une composition picturale. Le choix de travailler avec un grand capteur, d’une grande précision et d’une grande netteté replace mon travail dans la photographie : la matière, les textures de haute précision sont du domaine du réalisme photographique. Le référent redevient présence jusque dans les plus petits détails.

Il s’agit bien d’utiliser les outils du style documentaire, sans pour autant documenter. En effet, abolir les perspectives, décontextualiser, c’est regarder la réalité autrement. Ce dispositif optique de mise à distance me permet de porter un regard à la fois ironique et respectueux, intime et distancié, objectif et subjectif, ordonné et poétique. C’est une lecture de l’architecture que je propose, une rencontre et une compréhension entre deux langages ; le langage photographique et le langage architectural.

Frédéric Lefever, né en 1965 à Charleroi, Belgique, vit et travaille à La Madelaine-sous-Montreuil dans le Pas-de-Calais. Il a été pensionnaire de la Villa Médicis à Rome en 1997-1998 et est Professeur d’enseignement artistique (Photographie) à L’École Européenne Supérieure de l’Image à Angoulême.

Trois monographies d’artiste ont été publiées : Rusty, Gand, Imschot, en 2002 ; Nous Autres, BPS22 Charleroi en 2014 ; Vues d’en face, édition Centre Régional de la Photographie, Douchy-les-Mines en 2011.

À venir, une édition monographique, Jeu de Balle, aux éditions Confluences à Bordeaux, sortie prévue en mai 2016 ; une exposition personnelle au FRAC Aquitaine à Bordeaux, de mai à septembre 2016 ; l’installation de trois photographies et d’un film vidéo dans l’exposition « RC Louvre », pavillon de verre, Louvre-Lens, d’avril à novembre 2016.

N.B. : tous les originaux présentés en noir et blanc sont en couleur.


par Philippe Bazin, Pratiques N°72, janvier 2016

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