Foucault, Cooper, Laing,Mannoni, Basaglia ! Et les autres, au secours !

En théorie, tout baigne. Il y a les considérations théoriques du comment soigner la folie, pour lesquelles il existe un large consensus, facile et démagogique dans le milieu des soignants. Tout notre beau monde s’est accordé sur l’importance de l’écoute et de la parole qui soignent et sur l’utilité d’associer, si nécessaire, des médicaments pour améliorer l’humeur de nos patients. Mais si l’on sort de la discussion théorique ou de salon, rien ne va plus dans la prise charge des personnes en grande souffrance psychique.

Nous, les médecins généralistes, nous pouvons dire que la souffrance psychique est notre pain quotidien. Nous nous en débrouillons pas trop mal. Lorsque, par exemple, quelqu’un dans notre cabinet nous fait part de son mal de vivre, de ses inquiétudes, de sa lassitude pour le train-train de la vie de tous les jours où se mélangent pêle-mêle les soucis du travail, la fatigue des transports, les tensions du couple, l’adolescent qui est en rupture avec l’école. Sans oublier que tout ceci s’accompagne souvent du corps qui fonctionne mal et que nous avons à démêler les écheveaux entre le corps qui parle pour lui-même et celui qui parle pour autre chose.

Les choses se corsent quand cela déborde avec le patient, que nous n’arrivons plus à le contenir : il s’agit alors de la grande folie, celle qui fait rompre avec les repères de la vie de tous les jours. .

Dans ces situations, isolés le plus souvent dans nos pratiques professionnelles, nous, les médecins de la première ligne, nous nous sentons insuffisants, lorsqu’il s’agit d’articuler notre intervention avec les spécialistes, que notre chemin de croix commence. A partir du moment où l’hospitalisation en milieu psychiatrique s’avère nécessaire, nous savons que nous allons rajouter de la iatrogénie à la souffrance psychique de notre malade.

Quand un malade est hospitalisé, il est rarissime de pouvoir avoir un contact direct avec le médecin en charge pendant l’hospitalisation.

Et l’accès aux soins en ville ? Il y a des psychologues compétents et disponibles, dont les soins ne sont pas pris en charge par la Sécurité sociale ; il y le médecin psychiatre conventionné, mais encore faut-il faire la démarche de pouvoir aller voir « le médecin des fous » et lorsqu’il allonge le malade après quelques entretiens classiques en face à face, les feuilles de Sécurité sociale s’interrompent, paiement direct de l’analyste oblige. Il y a aussi les « psy » du secteur public psychiatrique qui consultent « gratuitement » dans les dispensaires, mais comme ils sont souvent submergés de travail et que ce sont parfois les mêmes que ceux du secteur de l’hospitalisation...

Il fut un temps où la folie, dans sa capacité formidable à déstabiliser l’ordre établi, remettait en question de façon fructueuse les fondements théoriques et pratiques du soin. Cette période semble révolue. Aujourd’hui, tout ronronne comme si la folie était passée sous un contrôle médical parfait grâce aux nouvelles molécules supposées de plus en plus affinées pour mieux corriger les troubles du comportement, dûment étiquetés, de nos patients.

Vers quelle psychiatrie allons-nous ? Quelle psychiatrie voulons-nous ? Que sont devenues les tentatives d’abattre les murs de l’asile ? La psychanalyse n’est- elle devenue qu’une pratique professionnelle désuète réservée à une bourgeoisie éclairée et solvable au point que les jeunes médecins psychiatres l’ont complètement abandonnée dans leur cursus professionnel ?

Mon témoignage ne vaut que par mes (mauvaises) expériences de médecin généraliste, exerçant dans la banlieue parisienne. Je ne doute pas qu’ici et là des soignants de la folie remettent en question sans cesse leur métier pour aller vers du mieux, mais globalement, j’ai la ferme impression que cela ronronne...

Note
Michel Foucault décrit la naissance, durant le XVI’ siècle de lieux d’enfermements pour tous les asociaux.
David Cooper et Ronald David Laing sont les chefs de file de l’antipsychiatrie qui visait à changer de modèle de soin.
Maud Mannoni crée à Bonneuil un lieu d’accueil pour enfants psychotiques, sur le concept d’institution éclatée.
Franco Basaglia, chef de file du mouvement visant, en Italie, à fermer complètement les asiles psychiatriques.

par Patrice Muller, Pratiques N°43, décembre 2008

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