Comment font-elles ?

Dominique : On a eu une bonne soixantaine de décès depuis le début de l’année (quatre mois).

Sabrina : Je dirais un peu moins, ce n’est pas régulier.

Dominique : On vient d’en avoir un à 21 heures 15, mais on en a eu pas mal avant de partir en vacances.

Pratiques : Comment cela se passe pour vous ?

Dominique : Quand la famille est là, on se met quand même à l’écart pour respecter leur relation.

Sabrina : On leur montre notre disponibilité, on respecte leur temps en famille, on leur fait partager notre attention au malade.

Dominique : Quand Monsieur P. est décédé, ce qui m’a choquée, c’est qu’il y avait ses enfants dans la chambre, mais que l’infirmière de jour, comme c’était un personnage, a tout géré y compris les pompes funèbres. Moi, je ne me mêle pas de ça, c’est à la famille de gérer ça

Sabrina : C’est vrai que quand il y a la famille, on passe moins dans la chambre, on leur demande s’ils ont besoin de nous, ils viennent nous chercher.

Dominique : J’ai adoré quand nous avons eu Mr S., ça a été vachement riche avec la famille par rapport à leur façon d’être avec leur patient. C’était très fusionnel (c’étaient des « gens du voyage »). C’est eux qui nous disaient comment il fallait faire avec lui, ils savaient comment il fallait le soigner. A côté de cela, on avait beau leur dire de ne pas faire de bruit, c’est pas évident par rapport aux autres malades. Il y en avait dans tous les coins, dans les couloirs, on en a logé dans toutes les salles, dans tous les lits disponibles.

Sabrina : On est restées simples, ça nous a fait très plaisir.

Qu’est-ce qui vous a fait plaisir ?

Sabrina : Le fait qu’on soit pareils, il n’y avait pas de différence avec nous. Les gens aimeraient rester, en général, il suffit de leur proposer.

Dominique : On a eu une famille israélite, ils ont appelé le rabbin, ils ont prié toute la nuit. On est restées avec eux. Les femmes nous ont expliqué qu’elles ne vont pas aux obsèques, ni les jeunes mariés. Il faut que le mort soit enterré tout de suite, on le recouvre d’un drap blanc. Un jour, j’ai fait le décès d’un monsieur asiatique, sa famille lui a mis une perle en or dans la bouche et joint les mains. J’aime bien aussi quand il y a des Africains avec toute la famille.

Sabrina : Pour la petite Sabine, c’était difficile au niveau compréhension, parce qu’on savait qu’elle était atteinte mentalement, on a eu l’impression de la considérer comme une enfant. La première nuit, ça a été difficile, elle criait sans arrêt. Alors, on s’est mises à faire les clowns... on avait un peu peur que quelqu’un arrive... Elle chantait avec nous, du coup quelque chose s’est passé, on a eu vraiment le sentiment qu’elle comprenait.

Dominique : Le médecin avait peur que je l’énerve... Elle, on l’a suivie de la première nuit jusqu’à la fin.

Sabrina : La nuit où elle est décédée, le médecin pensait qu’elle saignait. Elle avait des douleurs violentes, elle ne voulait pas rester au lit, son père s’est mis à pleurer.

Dominique : On l’a mise au fauteuil, croyant que ce serait plus confortable pour elle, puis elle était toujours aussi mal. Elle s’aggravait.

Sabrina : Sa façon de s’exprimer, c’était par les cris. On était contentes quand elle chantait.

Dominique : Quand elle s’est calmée. On avait le sentiment d’une petite fille qui s’endormait (elle avait vingt-six ans). Ce qui m’a gênée, c’est que le pyjama rose a été sali quand elle est décédée. F. nous a aidées gentiment, mais quand il a enlevé l’aiguille, il a fait une tache de sang sur le pyjama.

Sabrina : Les autres pyjamas étaient moins beaux.

Dominique : Je cherchais partout du rose, ça lui allait bien.

Sabrina : Quand elle est décédée, je n’y croyais pas, on venait juste d’aller la voir.

Dominique : On l’a préparée, elle avait des photos de son chat et de toute sa famille, on a mis le chat à la tête de son lit. Elle avait son koala en peluche et une grenouille qu’on lui a mis dans la main. Comme sa table était triste, on a mis une petite fleur rose artificielle laissée par une famille et on a ajouté un ours en peluche. Comme ça c’était bien.

Sabrina : Quand on les prépare, on n’est pas dans la tristesse, on essaie de le faire le mieux possible pour améliorer le tout. Souvent on n’a pas pu faire comme on voulait avant... C’est une façon de réparer ce qui n’a pas pu se faire.

Dominique : Sabine, ses parents l’ont trouvée très belle. On avait les larmes aux yeux, ils nous ont remerciées.

Sabrina : On ne peut pas s’empêcher de transférer... cette enfant réanimée... sédatée au maximum pour recevoir sa chimio, la souffrance que cette famille a enduré nous touche beaucoup.

Dominique : Je me souviens de cette femme qui avait fait les quatre cents coups, qui avait écrit une lettre à sa mère et qui n’osait pas la lui lire. On lui a proposé de le faire à sa place. Elle avait un surnom, mais j’ai mal lu la signature... Tout le monde pleurait, mais l’erreur du surnom les a tous fait rire... C’était drôle.

Sabrina : Ce soir quand on a fait le décès, on rigolait... C’était nerveux parce qu’on était contrariées. Avec le Monsieur, on n’a eu qu’une relation technique. Il était comateux, on a beau faire tout ce qu’on peut, on ne peut pas être sûres d’avoir satisfait le patient ou sa famille. Evidemment la famille, on a plus de retours... On a l’impression de devoir rester au top jusqu’à la fin, d’ailleurs, on lui parle comme s’il était vivant, on lui dit pardon quand son bras tombe, on met la serviette pour la pudeur au cas où quelqu’un rentrerait dans la chambre. Si ce sont des patientes qui ont l’habitude de se maquiller, on les maquille.

Dominique : On met des compresses d’Hextril® dans la bouche pendant la préparation pour l’haleine... Si la famille veut l’embrasser. On lave également les yeux et les narines. On fait une toilette complète, on met de l’eau de toilette sur un gant pour enlever les odeurs et qu’ils soient plus attirants pour la famille. On enlève tout ce qu’il y a autour du lit qui rappelle la maladie et on installe des chaises pour la famille. On respecte aussi quand l’épouse veut rester près du corps, on lui met un lit d’accompagnant.

Sabrina : Ce qui est bien quand les familles sont là, c’est qu’on ne fait pas d’inventaire. C’est vraiment un choc d’avoir à leur dépouiller le porte-monnaie au pied du lit pour inventorier leurs affaires...

Dominique : Après la toilette, on refait un beau lit avec des draps propres, un beau dessus de lit. On utilise le plus possible leurs affaires personnelles. Quand il n’y a rien, ni pyjama ni habits on utilise une réserve constituée de dons des familles.

Sabrina : On fait pareil pour tout le monde que la famille vienne ou pas. On leur fait une belle chambre.
Dominique : Je mets les fleurs que je récupère. On met des bougies allumées et une petite lumière tamisée. J’aimerais bien qu’on nous achète des pots pourris parfumés, ça serait joli et ça parfumerait...

par Dominique Cuchi, Sabrina Le Garrec, Pratiques N°34, juillet 2006

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