Le moment où tout bascule

C’est le moment où nous décidons d’aborder avec le patient l’hypothèse diagnostique que nous pressentons. C’est un moment intense de prise de risque où nous passons de la quiétude de nos routines professionnelles au saut dans l’inconnu.

L’impression dans un demi-sommeil de tomber dans un gouffre sans fin, un mélange de détermination intuitive et d’angoisse mal contrôlée. Le moment où l’on saute dans le vide de l’avion, bien avant que le parachute ne s’ouvre. On a peur, mais on a déjà décidé d’y aller, et il faut avoir établi une procédure pour pouvoir basculer dans le vide. Le moment où l’on court vers le précipice en sachant que la voile du parapente nous envolera avant le gouffre, mais n’empêche, on met toute notre énergie pour gonfler cette voile avec comme seul horizon ce vide vers lequel on se précipite. Une forme de folie qui nous fait sortir de notre confort habituel de la consultation pour aller vers le risque d’aborder la vraie problématique. Chaque pas doit être réfléchi par l’intuition et l’empathie, chaque sens doit être en alerte, car on approche la sensibilité de l’autre avec le risque de blesser, de ne pas se comprendre. Le moment où l’on aborde le vrai motif de consultation caché derrière le mal au dos ou la douleur chronique est un moment intense, justifiant la pièce de théâtre que nous jouons pluriquotidiennement. La conviction commence à apparaître dans les premières secondes, nous sommes formatés pour un abord raisonnable, dans le somatique pur. Heureusement, les patients savent mettre en échec nos tentatives de trouver une solution rentrant dans le cadre des cours que nous avons appris. C’est cette apparente incohérence, une manière de vivre les silences et peut-être quelque chose que l’on n’est pas capable de décrire qui fait passer de l’autre coté de la montagne, l’approche est toujours prudente et respectueuse, comme face la haute montagne, car on sort des certitudes on compose avec la peur. Peur du soigné, mais aussi peur du soignant, peur de se tromper, de ne pas savoir faire. Et peut-être que c’est cette peur qui permet d’avancer.

J’ai toujours été surpris de voir des couple s’étreindre, alors que la veille, ils étaient juste bons amis, que s’était-il passé entre temps, comment les rapports humains s’étaient-il modifiés En fait, il s’agit du même moment où tout bascule, de la même intuition qui se forge dans la discrétion, d’un sentiment qui se transforme peu à peu en certitude, puis en évidence. Le moment est le même où l’on passe du non-dit au fait acquis, avec la même crainte de se tromper, même sentiment de basculement, de vertige infini, moment de vie intense, d’émotion indissociablement mêlée à l’apesanteur.

Je suis toujours surpris du soulagement de nos patients quand nous avons pris ce risque, peut-être d’ailleurs n’est-ce pas un risque. Il existe une forme de reconnaissance qu’ils nous expriment d’avoir su surmonter ce basculement pour permettre une écoute qui va au-delà du juste dit.

par Jean-Louis Gross, Pratiques N°44, février 2009

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