Dopage et sport de haut niveau : couple infernal ?

« En consultation, avant hier, je discute avec Antoine, un « gaillard » de 23 ans, que je connais depuis qu’il est né. Un gros bébé, quatrième enfant, venu un peu sur le tard après ses trois soeurs, le garçon de la fratrie... On me l’amène, fragile, aux consultations, des bronchites sifflantes, un peu d’eczéma, puis plus tard, costaud, à la limite de se faire reprocher sa « bonne santé » à l’adolescence, un IMC qui frise la remarque du médecin scolaire.

Et plus tard, le rugby... Je le vois peu, il est en pleine santé, ordonnances de Ventoline quand même, mais surtout les certificats d’aptitude pour son sport. Il poursuit des études supérieures, suivant la tradition familiale.

Avant hier c’était le certificat pour la licence universitaire. Je ne l’avais pas vu depuis 18 mois : il était accaparé par son engagement dans une équipe parisienne illustre en « nationale 2 », le médecin du club s’occupait de lui. Je le retrouve avec plaisir, un balèze qui fait son mètre quatre vingt huit.
C’était bien ces six mois en D2 ?

-  C’est génial d’être payé pour faire ce qu’on aime le plus !

-  Alors, pourquoi ce retour en « universitaire » ?

-  Je fais 90kg, j’ai fait jusqu’à 92, mais la fonte ça ne suffisait plus. J’avais un osteo et un kiné pour me remettre après les matchs, on m’avait fait faire un scanner des cervicales pour voir si je pouvais pousser en mêlée, mais c’était pas suffisant.

-  Qu’est ce qu’il aurait fallu faire ?

-  Je suis allé en Irlande, là-bas ils prennent tous de la créatine, c’est impressionnant, on ne peut pas s’aligner...

-  Il aurait donc fallu que tu prennes « quelque chose », est ce qu’on t’y a poussé ?

-  Non, mais dans ce sport il ne faut pas être « faible », sinon on se moque de toi...
-  Est ce qu’autour de toi des joueurs se dopaient ?
-  On ne sait pas trop, mais il en a qui prennent du poids et deviennent très musclés.

-  Ils prennent peut être des stéroïdes, comment peut on s’en procurer ?

-  On est incité à être fort... on peut « se rapprocher » du médecin du club, ou de son médecin... j’ai un copain qui va sur Internet.

-  Et toi tu n’as pas suivi...

-  Quand on voit que 50 % des joueurs britanniques ont de très gros problèmes de santé après la fin de leur carrière sportive, ça fait réfléchir. A ce niveau, être bon ça signifie qu’on diminue son espérance de vie.

Il reprend donc ses études et se contente du sport universitaire : il a choisi...

Cette question du dopage, je ne l’aborde quasiment jamais au cabinet médical, et pourtant j’en signe des certificats de non-contre-indication au sport !

Il y a plus de vingt cinq ans, un jeune de 20 ans, d’une famille de passionnés de vélo, et qui roulait bien était venu me voir : lors de son passage en 2e catégorie, il peinait, il ne gagnait plus et même il éprouvait des difficultés à suivre le peloton. Son entraîneur lui avait conseillé de voir son médecin. Je l’avait trouvé en pleine santé, avec un bilan biologique parfait : les « vitamines » seraient inutiles, je le lui avait dit... et j’avais exposé clairement les risques des « produits illicites ». Je ne lui en prescrirais pas et je lui déconseillais fermement d’en utiliser. Il a continué le vélo à titre de loisir...

Au début de mon installation en libéral, j’ai parfois reçu des demandes de la part de culturistes : ils exprimaient clairement que ce n’était pas des vitamines qu’ils voulaient mais des stéroïdes. Mes refus systématiques les ont rapidement écartés de ma consultation... encore quelques contact téléphonique d’autres qui me « testaient » probablement : ma réponse était claire, qu’ils ne se dérangent même pas pour venir me voir. Après quelques mois je n’ai plus eu aucun contact : j’ai dû être « rayé d’une liste ».

vendredi 6 mars 2009, par Jean-Paul Escande


Voir en ligne : Interview du Professeur Escande

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