Rouen, fumées noires et gilets jaunes

La revue Z est « une revue itinérante d’enquête et de critique sociale ». Chaque numéro est construit autour d’un lieu et d’un thème qui s’entrecroisent.

Pour ce numéro 13 [1], l’équipe de Z est partie pendant un mois enquêter à Rouen à la suite de l’incendie du 26 septembre 2019 qui a détruit une partie de l’usine d’additifs chimiques Lubrizol et de l’entrepôt voisin Normandie logistique. Cet incendie « a déversé dans l’environnement 10 000 tonnes de produits chimiques, dont la toxicité est attestée par 479 fiches de sécurité faisant état d’un large éventail de substances cancérogènes, reprotoxiques et mutagènes, toxiques pour les organismes aquatiques, pouvant provoquer des troubles neurologiques... ».

L’enquête est relatée avec rigueur, mais aussi avec un certain humour.
La chronologie de l’accident est déroulée à partir de déclarations et témoignages, déclaration des officiels banalisant la pollution et mettant en avant l’absence de toxicité aiguë, témoignages des habitant.e.s de Rouen et des environs tel Frédéric, conducteur de bus, que la direction voulait obliger à travailler sous les fumées ou Pascal, agriculteur bio, dont les terres ont été touchées, et qui a dû renoncer à porter plainte contre Lubrizol pour pouvoir toucher des indemnités, paroles des prisonnier.e.s qui n’ont pas pu échapper aux vapeurs d’hydrocarbure (la prison est située à 2 km de l’usine) et dont certain.e.s ont porté plainte.

Une partie du dossier est consacrée aux « gens du voyage » dont l’aire d’accueil jouxtait l’usine, à leur histoire, aux discriminations qu’ils et elles subissent au quotidien.
Rouen n’est pas un cas isolé et l’équipe de Z revient sur les nombreuses autres catastrophes pétrochimiques sous la forme d’un « grand concours » (depuis « la plus durable » : Minamata au Japon en 1932 à la « plus mal gérée » : Seveso en Italie en 1976) ou de « Conseils de Total à Lubrizol et aux autres », 20 ans après la catastrophe d’AZF à Toulouse. Le dossier fait aussi le lien avec l’augmentation du nombre de cancers chez l’enfant [2] et le combat des parents dans plusieurs lieux en France pour faire reconnaître les clusters de cancers et pour qu’une enquête soit menée
La parole est donnée à de nombreux intervenant.e.s (inspecteurs du travail, contrôleur du travail, salariés, chercheur.e.s, syndicalistes...) qui nous permettent de comprendre pourquoi on en est arrivé là : primat du profit sur la santé et l’environnement, absence de respect du Code du travail, à l’origine de centaines de morts par an, insuffisance de personnel et de moyens au niveau de l’inspection du travail, assouplissement de la législation sur les contrôles, suppression des CHSCT, conditions de travail difficiles et dangereuses, tout particulièrement dans la sous-traitance, parcours du combattant pour la reconnaissance des maladies professionnelles, absence d’obligation de tenue de registres du cancer...
Le dossier témoigne aussi de l’inventivité des résistances populaires que l’équipe de Z est allée rencontrer à Rouen : mouvement des gilets jaunes, luttes dans un foyer de travailleur immigré et à l’hôpital psychiatrique du Rouvray.

Présenté par Marie Kayser


jeudi 5 novembre 2020, par Marie Kayser


[11. À commander sur leur site ou auprès de votre librairie.

[2voir l’article Stop aux cancers de nos enfants dans la revue Pratiques n° 88, Enfance mal traitée : société en danger

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