Maylis de Kerangal : Réparer les vivants. Editions Verticales, 2014

Ce livre a eu tellement de bonnes critiques et de prix lors de sa sortie en Janvier 2014, que tout le monde sait bien qu’il est bon. Mais moi, je ne l’ai pas aimé, il m’a agacée d’un bout à l’autre.

C’est un roman. Il raconte, heure par heure, ou plutôt, minute par minute, et même avec moult flash-back, ce qui rallonge la sauce, l’histoire d’une greffe de cœur. Celui qui meurt, ce qu’il faisait, comment il a été élevé, comment il fait ou non son Œdipe, sa communion, et sa première déclaration d’amour. Ses parents, leur désespoir, et c’est poignant. La future greffée, sa simplicité, les questions métaphysiques qu’elle se pose, tout à fait pertinentes d’ailleurs. Comme toutes les réflexions dans ce livre. Et puis la même chose pour le chirurgien, l’infirmier coordonnateur, l’infirmière du bloc, et celui-ci, et celui-là.

Tous les personnages ont un poids, une présence, une épaisseur, un inconscient, des répliques, et des attitudes très personnelles, qui les font vraiment exister. On les connait, on a peur pour eux, ou bien on est triste avec eux. J’ai été prise, contre ma volonté, par le ressort dramatique choisi.

Mais justement, le choix est par trop évident, on peut prévoir à chaque moment la scène suivante et ses protagonistes. Ce qu’on ne prévoit pas et qui m’a fatiguée, c’est l’avalanche, la cascade de métaphores, d’images, qui se succèdent en escalier à chaque pensée, à chaque mot de chacun des personnages : pour moi, c’est trop ! La cohérence du récit, son déroulement limpide, la vraisemblance « médicale » sont parfaits, c’est ça qui est ennuyeux.

Alors, pourquoi choisir ce livre pour cette rubrique ? Pour les mêmes raisons ! C’est extrêmement pédagogique, voire même didactique, et à ce titre « méritant » de faire partie d’une formation de soignant : certes, le déroulement de l’intervention de greffe du cœur n’est pas une situation courante pour un soignant lambda, et n’a donc pas à être enseignée. Mais les questionnements qui traversent la famille du « donneur », la procédure utilisée par les professionnels, leur attitude parfaite, jusque dans le doute et l’incertitude, leur tolérance, sont des modèles. La séquence de l’annonce, en particulier, est remarquable. Une des leçons de ce livre est aussi que le plus grand professionnalisme ne permet pas d’éviter, ni même d’atténuer la violence de la mort, ni la détresse des personnes touchées. Ce qui incite à la plus grande modestie.
Et finalement, une fiction, c’est quand même plus attrayant qu’un manuel, ou qu’un cours magistral !

samedi 13 septembre 2014, par Martine Devries

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