Le deuil

Aujourd’hui je suis en deuil,
Ma grand-mère vient de décéder à 90 ans.
Épouse d’un grand commis de l’État, elle n’avait presque jamais travaillé. Venue vivre chez ma mère au décès de mon grand-père il y a deux ans, elle succombe après de longues semaines d’agonie.
Atteinte d’une démence vasculaire, elle était confinée au lit depuis plusieurs mois. Choyée, bercée, et dorlotée par ma mère qui l’a accompagnée jusqu’à son dernier souffle, elle s’est éteinte entourée d’affection et d’amour.
Selon ses vœux et celui de son entourage, elle meurt dans le respect de sa dignité, sans obstination déraisonnable, dans une bonne mort [1] .
Je suis aussi en deuil d’Yves qui s’est éteint il y a douze jours.
Âgé de 62 ans, il était venu me consulter pour une « boule » qui le gênait dans le cou il y a neuf mois. Il n’avait pas vu de médecin depuis trois ans. Malgré l’intervention chirurgicale qu’il avait subie et qui l’avait laissé avec une gastrostomie de nutrition artificielle et une sonde d’oxygène en permanence, le cancer continuait de progresser.
D’un tempérament impulsif, il avait envoyé se promener les oncologues et chirurgiens « qui l’avaient bousillé » disait-il. Il ne supportait pas les contraintes de la radio chimiothérapie, il m’avait demandé d’être là pour les douleurs. Je l’ai accompagné dignement, aidé par deux infirmières très compétentes et dévouées et avec le soutien du Réseau Relience [2]. Il est mort paisiblement, seul.
Je suis enfin en deuil de Daniel, 63 ans.
Ce patient me consultait très régulièrement depuis dix ans pour une hypertension artérielle, un diabète de type 2, une hypercholestérolémie, une bronchite chronique liée à son tabagisme qu’il avait beaucoup de mal à restreindre malgré mes encouragements. Il souffrait d’une dépression chronique depuis une rupture familiale et un licenciement. Issu d’un milieu aisé, il (sur-)vivait avec les minima sociaux qui ne lui permettaient pas de respecter les conseils diététiques que j’essayais de lui prodiguer. Il venait de toucher enfin sa retraite qui lui donnait enfin un peu plus de liberté. Je l’ai revu pour la dernière fois le 28 juin à ma consultation, il venait d’être hospitalisé une semaine au CHU. Un infarctus massif ne lui laissait que 25% de sa fonction cardiaque [3]. Il était essoufflé au moindre effort. Les cardiologues avaient programmé une nouvelle hospitalisation trois semaines après pour un double pontage aorto-coronarien. Un deuxième infarctus l’a terrassé malgré des tentatives de réanimation. Il est mort seul.
Je suis en deuil et je suis en colère.
En colère de ne rien avoir pu y faire, de ne pas avoir senti le danger qui guettait Daniel. Je suis en colère contre les médecins qui ont pris le risque de le laisser sortir, qui ne se sont pas posé la question de connaître ses conditions de vie et son environnement, qui ne m’ont pas tout simplement appelé pour connaître mon point de vue. Je suis de plus en colère contre un Centre Hospitalier qui se targue d’être le meilleur dans le palmarès d’un hebdomadaire d’information libéral [4] qui privilégie la performance technique d’une médecine de pointe à l’humanité qui aurait permis à cet homme de rester dans un lit d’hôpital quelques jours supplémentaires en attendant l’intervention chirurgicale et qui, j’en suis convaincu, aurait augmenté ses chances de survie. Je suis aussi en colère contre une politique de santé qui ne se préoccupe pas des inégalités sociales [5] ; dans un pays qui bien qu’ayant une des espérances de vie les meilleures de la planète est aussi celui avec les inégalités les plus importantes selon les catégories socio-professionnelles [6].
Je suis enfin en colère d’être un acteur professionnel d’un système de soin dont le fonctionnement comporte en lui-même par sa rémunération à l’acte le terreau de cette injustice [7].

Médecin généraliste en colère

dimanche 17 juillet 2011, par Séraphin Collé

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