Faire son deuil

Je n’ai jamais aimé cette expression « faire son deuil ».
Je ne la comprenais pas, je ne la « sentais » pas. Elle ne me « parlait » pas.
Lorsque je pensais à ceux de mes proches qui étaient morts et d’abord à mes parents, je me disais que j’avais vécu et que je vivais quelque chose d’important, mais en aucun cas, je n’aurais utilisé le mot travail.
Et puis j’ai lu un livre d’Anne Dodemant qui parle de la mort par suicide à l’âge de
29 ans de son fils Luc [1] et j’ai compris pourquoi cette expression est détestable.

Anne Dodemant le dit très bien : « on ne fait pas son deuil », « on est travaillé par le deuil, par la perte », « le passif est la seule forme qui convienne ».

Faire son deuil m’évoque ces personnes qui « font » la Grèce, l’Écosse ou l’Irlande.
Un jeune homme de 25 ans auquel je demandais s’il avait passé de bonnes vacances m’a dit : « oui très bonnes j’ai fait la Tunisie, j’ai fait Carthage ». J’ai pensé que 20 ans ou plus avant sa naissance, j’avais été élève du lycée de Carthage de la 10e (CM1) à la première partie de bac. Je n’ai pas osé lui dire que Carthage existait, avant qu’il ne l’ait faite.

Dire qu’on a fait les îles grecques est un discours simplement idiot. Parler de faire son deuil est plus qu’idiot. C’est se croire actif et n’être pas attentif à tout ce qui se passe de complexe, de puissant et qui échappe à peu près complètement (et c’est heureux) à toute maîtrise.

vendredi 21 novembre 2014, par Jean-Pierre Lellouche


[1Anne Dodemant, Même la nuit quand je dors, Albin Michel, 2013, p. 137.
Je conçois qu’on ne puisse jamais se relever de certains deuils. Je ne savais pas en commençant cet écrit si je pourrais sortir de ce gouffre ni, si j’en sortais, dans quel état je me trouverais. J’ai cru parfois que je m’étais perdue, que je n’étais plus moi-même et je ne savais pas qui je devenais. On ne fait pas son deuil comme on ferait ses devoirs avant de passer à autre chose. On ne fait même pas un travail de deuil. Le passif est le seul mode qui convienne : on est travaillé par le deuil, par la perte. Travaillé, brassé, lessivé, essoré, puis, exsangue, déposé à nouveau sur le rivage des humains. Je pense que nous sommes pétris par ce deuil toute notre vie. Nous avons pour habitude de fuir ce qui fait mal, de l’éviter au maximum, que ce soit chez nous ou chez l’autre. Mais ce qu’on a fui, un jour il nous faudra l’affronter, si nous ne voulons pas vivre coupés d’une partie de nous-mêmes, prisonniers d’une douleur enfouie. Là encore, chacun son rythme, son temps. Il n’y a pas de règle. Pour moi, je sais aujourd’hui que notre retraite a Sélignac, six mois après la mort de Luc, a été une étape importante dans cette immersion au cœur de la douleur.

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