Tout a été fait pour conduire au désespoir !

Le ministre Michel Sapin, se rendant à Nantes après le suicide par le feu d’un demandeur d’emploi, explique aux médias que « tout a été fait à Pôle emploi » pour éviter le drame.

Ces propos sont affligeants. Je suis persuadé que, si cet homme est mort, c’est que tout n’a pas été fait. Affirmer le contraire comme l’a fait le Ministre, est au mieux irresponsable. Au pire, malhonnête.

Je ne connaissais pas cet homme, mais je rencontre à ma consultation de médecine générale des femmes et des hommes qui sont dans des situations identiques. Poussés au désespoir par une terrible situation sociale, celle ou chaque jour est la fin du mois, celle qui impose des choix impossibles, se nourrir ou se soigner, se vêtir ou payer le loyer, celle qui conduit en plus à faire face à la violence de la réglementation sociale, celle qui rend fragile et vulnérable.

Ce qui a été fait à Pôle emploi c’est d’essayer d’appliquer avec humanité, du moins je l’espère, une réglementation inhumaine, parce qu’humiliante. L’humiliation c’est ne pas croire en la souffrance du demandeur d’un droit, c’est douter de son honnêteté parce qu’il est pauvre ou étranger, l’humiliation c’est faire la morale à propos d’une parentalité mal assumée, l’humiliation c’est faire croire que l’autre est un « feignant », un « abuseur » de prestations sociales, l’humiliation c’est ne pas regarder l’autre dans les yeux en lui demandant son N° de dossier, c’est ne pas vouloir comprendre qu’être vulnérable aujourd’hui c’est être en danger de mort.

Je sais qu’il y a à Pôle emploi, comme dans tous les services sociaux, des professionnels qui tentent par leur empathie, leur compréhension, de trouver des solutions aux situations d’exclusion, mais je sais aussi que cela n’est pas vrai pour tout le monde, que le nombre de dossiers à « traiter » détruit la relation humaine sur l’autel de la productivité. La réglementation est de plus en plus contraignante et stupide. Obtenir un droit social est un parcours du combattant que l’administration impose aux plus faibles, à ceux qui, par définition, ne peuvent pas assumer ce rôle. L’humiliation est un poison mortel qui se répand sur celle et celui qui ne possède aucun antidote.

J’ai également connu des hommes punis par Pôle emploi pour avoir travaillé quelques heures et ne pas avoir su, pu, ou voulu les déclarer : où est la faute, au regard de la souffrance sociale ? Comment peut-on imaginer un seul instant qu’un soi-disant trop perçu peut être rendu facilement quand on vit dans la misère ? Et que l’on ne me raconte pas l’histoire de l’escroc, qui a floué tel ou tel service social. La réglementation a peut être été mise en œuvre pour s’opposer à des escrocs qui sont, en définitive, peu nombreux, mais elle frappe malheureusement les plus fragiles. Savoir faire la part des choses, croire en la décence, doit être du domaine de compétence de l’administration.

Non, M. le ministre, « tout n’a pas été fait » ! Alors, l’heure est venue pour que tout soit fait. Quelle que soit l’administration, lui donner du temps pour introduire dans la gestion des dossiers : de l’humanité, de l’explication, de la simplification, de la médiation, de la formation à l’accueil, de la compréhension, de l’amabilité, et pour cela vous, qui prétendez être un homme de gauche, faites cesser cette dérive libérale qui veut qu’une administration soit gérée comme une entreprise commerciale.

On ne fait pas le commerce des femmes et des hommes dans un service public. On y bannit l’humiliation qui tue. On y fait vivre les valeurs de la République.

lundi 18 février 2013, par Didier Ménard

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