Accès aux soins - accès à vivre ?…

Ce monsieur turc d’une cinquantaine d’années a une longue histoire. Pendant 14 ans patron d’un restaurant de restauration rapide, il a travaillé d’arrache-pied de neuf heures du matin à deux heures du matin, ne pouvant voir grandir ses enfants. Il a jeté l’éponge il y a deux ans. Récemment, il a repris le travail dans le bâtiment.
Au bout de six mois les ennuis ont commencé : une maladie professionnelle et une hypertension chez ce monsieur dont la famille compte de nombreux morts jeunes, m’ont fait à la fois déclarer la maladie professionnelle et pratiquer un bilan extensif du cœur : peu après la coronarographie, des poses de stents ont dû être effectuées.
Le médecin-conseil a commencé par refuser la prise en charge en maladie professionnelle de l’arrêt de travail, jugeant la maladie cardiaque prédominante. Cette décision est confirmée par l’expert. _ Malheureusement, ce patient n’a pu travailler que six mois avant son arrêt de maladie. Il ne bénéficie donc que de six mois d’indemnités journalières en maladie. Depuis le mois de juin, ce père d’un enfant de trois ans, marié à une femme qui ne travaille pas, n’a plus aucun revenu.
J’ai voulu renégocier - en face à face - avec le médecin-conseil une prise en charge au titre de la maladie professionnelle à partir du mois de juillet, date à laquelle les ennuis cardiaques se sont stabilisés, et les soins vis-à-vis de cette maladie ont pu reprendre. Après avoir obtenu l’accord médical, nous nous heurtons à un refus administratif du fait que le patient se trouvait en arrêt maladie dans les six mois qui ont précédé l’arrêt pour maladie professionnelle. L’assistante sociale m’enjoint de commencer les démarches pour obtenir une allocation adulte handicapé, démarches qui, nous ne le savons toutes deux, mettront au moins trois mois à être effectives : et donc pas de revenus pour cette famille avant Noël… La Caisse sollicitée par l’Assistante Sociale, lui a accordé un royal secours de …150 €…

Deuxième cas : cette femme d’origine asiatique d’une cinquantaine d’années présente des lombalgies très invalidantes : elle a bénéficié d’une dizaine d’infiltrations sous scopie sans résultat, pour le moins notoires. Caissière dans un supermarché, nous avons envisagé une reprise à mi-temps sur un poste adapté. Malgré l’intervention des personnes chargées de la réinsertion professionnelle, du médecin du travail, cette patiente a été mise à une caisse tout à fait ordinaire située à côté des packs de liquides… Trois jours après, je n’avais plus qu’à la remettre en arrêt de travail. Nous envisageons une mise en invalidité maintenant, mais cette patiente célibataire s’occupant de sa maman laquelle bénéficie du minimum vieillesse, ne pourra se prévaloir du fond social de l’invalidité, et donc touchera royalement 510 € pour vivre, sans avoir droit à aucune autre aide. Car la maman garde toute sa pension pour elle et, en bonne asiatique qui respecte les anciens, cette patiente n’ira jamais rien lui réclamer.

Troisième cas : je ne vois plus souvent cette dame porteuse d’une insuffisance cardiaque évoluée. Elle est à la retraite maintenant, et pour avoir travaillé deux années en Corse, elle ne bénéficie plus du régime local alsacien de son mari, qui travaille encore. Sur le salaire de ce mari au SMIC et la petite pension de la femme (150 € par mois) vivent cinq personnes car il faut compter le fils, sa femme et son enfant… Alors, cette dame ne prend plus tout ce qui est prescrit en dehors de l’A.L.D. et vient me voir le moins souvent possible, en me demandant des boîtes de trois mois…

Quatrième : samedi matin, au milieu de la foule, Amal vient me voir pour son stérilet. Après la pose, elle me compte exactement les 3,84 € (part complémentaire au régime local alsacien) demandés… Je me dis que les journées ne doivent pas être faciles, avec son mari au SMIC et elle qui a dû abandonner son emploi pour s’occuper de son deuxième enfant très handicapé, pourtant reconnu à 40 % seulement…

dimanche 5 octobre 2008, par Elisabeth Pénide

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