Les chroniques de Jeanine l’orthophoniste

Isabelle Canil nous raconte la vie de Jeanine, une orthophoniste tour à tour amusée, fatiguée, émouvante, énervée et toujours pleine d’humour, une orthophoniste humaine, vivante et donc complexe, avec ses contradictions, sa richesse et ses faiblesses qui nous invite dans son cabinet ou à la plage en passant par le bistrot du coin.


— Qu’est-ce que vous avez commandé pour Noël ?
« Ça recommence », pense Jeanine. En soupirant, elle répond « Je sais pas... » et surtout, elle ne demande pas « Et toi ? »
— Moi j’ai commandé un galaxy
— Ah ? Mais on dit pas une ? Moi j’en ai une. Et Jeanine vide son pot à crayons. Sur sa table s’éparpillent stylos, crayons, ciseaux, règles, gommes, et des petits bouts de branches, une cuillère en plastique, des plumes de pigeon, un porte plume sergent Major, et... quelque chose qui roule et qu’elle chope prestement. Triomphante, elle lui montre au creux de sa main : « Regarde ! »
Ahuri le môme lui fait : Ben c’est une bille...
— Ben oui. Une galaxie, fait-elle fièrement en la saisissant entre deux doigts. Remarque, c’est pas la mieux je trouve...
Le peu d’enthousiasme du môme l’alerte, et en un éclair elle s’avise qu’un ado qui demande une bille galaxie pour Noël, ça ne doit pas courir les rues. Il y a peut-être un élément qui lui échappe... Cependant, espérant que la suite pourrait rattraper la chose, elle continue : Attends, j’en ai d’autres dans mon tiroir. Regarde, celle là c’est un œil de chat, et celle-là une chinoise...
Jeanine n’aime pas la galaxie. Elle est pleine de petits grains en relief, elle la trouve moche, mais elle ne le dit pas. Dans le même genre il y a la pépite, la météorite et la Jupiter. Moches. Par contre, Jeanine convoite depuis un certain temps une ouragan, une michelangelo, et une corbeau. Elles sont pleines de volutes, ça vous a un petit côté précieux et c’est d’une élégance ! Mais personne ne lui en donne en ce moment. Il y a même des mômes qui n’en ont jamais entendu parler. Une fois sortis des comètes ou des arcs en ciel, ils ne connaissent rien. Il y a la Van Gogh aussi qui est pas mal. L’an passé, elle en a fauché une à un môme. Elle aimait bien quand il venait parce qu’il amenait une grosse trousse pleine de billes et tous les deux ils faisaient l’inventaire et établissaient des listes. Jeanine est sûre qu’il n’a rien vu quand elle lui a fauchée, mais bien mal acquis ne profite jamais s’était-elle pensé, car elle l’a perdue, et ce môme ne vient plus parce qu’il s’est mis à bien lire et c’est très dommage. « C’est sûrement Jean-Eudes qui me l’a piquée, j’en suis presque sûre, fulmine intérieurement Jeanine dès qu’elle évoque la Van Gogh. Franchement, je fais pitié avec mes trois malheureuses billes... J’ai quand même un boular, mais si je le sors du tiroir, on va me le voler. »
L’ado attend, visiblement peu passionné par les billes de Jeanine.
— Heu... Alors pour Noël tu voudrais une galaxie ?
— Mais nan ! Vous savez pas c’est quoi un galaxy, sérieux ?
— C’est pas ça, alors ? fait-elle en rouvrant sa main.
— C’est un smartphone ! Sérieux vous connaissez pas ?
— Si si... je connais...
— Je voudrais un 5 pouces point 2.
— Hein ?
— Je voudrais un 5 pouces point 2...
— Ah oui c’est bien 5 pouces...
— Point 2. C’est plus confort que point 1. Et en plus il est moins cher que le point 1.
— Ah bon ? Comment ça se fait ?
— Ché pas. Et je voudrais une coque rigide aussi. La coque c’est pas cher c’est 12 euros 90.
— Ah oui ça va... Et sinon, tu sais combien il vaut le smartphone ?
— Ça va de 267 à plus de 300 euros.
— Ah quand même...
— Oui mais le 5 pouces point 1, il est à 495 et ça peut aller jusqu’à 589 euros.
— Ouh la... presque 600 euros pour un smartphone !
— Nan pas quand même. 589 j’ai dit.
— Oui mais sans la coque ! Avec la coque, t’as qu’à voir...
— Ouais concède l’ado. Mais de toute façon moi je veux l’autre. Le galaxy A5 2016 il est pas cher. Celui qui est cher c’est le Galaxy S7.
Ce dialogue essore Jeanine et l‘assèche. Vaguement, elle se dit qu’ils pourraient inventer un problème qui comparerait les prix du 5 pouces point 1 et point 2, avec et sans coque... Mais cette seule idée lui aspire sa substantifique moelle.
Elle, elle voudrait recauser des billes, mais elle n’ose plus.
Soudain, une lueur :
Je vais te lire un poème qui parle de galaxie !
— Sérieux ?
— Écoute :
Si vous voulez savoir où je suis
Comment me trouver, où j’habite
C’est pas compliqué
J’ai qu’à vous faire un dessin
Vous ne pouvez pas vous tromper
Quand vous entrez dans la galaxie... Ici elle jette un œil au môme. Pas de réaction. Elle poursuit :
Vous prenez tout droit entre Vénus et Mars
Vous évitez Saturne, vous contournez Pluton
Vous laissez la lune à votre droite
Vous ne pouvez pas vous tromper
Quand vous...
Nouveau coup d’œil. Il baille en tripotant les cinq boutons du cadran de sa montre. Son regard est morne et Jeanine pense aux vaches devant un passage à niveau, quand les rails sont à jamais désaffectés.
Elle s’ébroue. « Alors tu voudrais un 5 pouces point 2 ? »

  1. La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Décembre 2016

Jeanine va sur le trottoir. Elle s’en grillerait bien une, mais elle ne fume pas dommage. Elle scrute l’horizon au coin de la rue là-bas. Ah ça y est, il vient de passer le coin. Sa femme lui tend sa canne, montre la direction tout droit là tu suis le trottoir regarde elle est là elle t’attend. Jeanine fait de grand signes avec le bras, du style Ohé du bateau, auxquels Mme Princier répond plus sobrement, surveillant son mari qui se remet en branle. Le voilà qui s’arrête devant le portail des Flaubert, il doit regarder le petit moulin. J’y vais.
– Bonjour M. Princier, vous regardez le moulin ?
– Oh bonjour, je suis content de vous voir ! Comment allez-vous ? Heu… ma femme elle a dû s’égarer…
– Non non, elle va revenir vous chercher, venez, on va au bureau.
Elle sent qu’il s’abîme dans un puits de perplexité, aussi elle lui prend le bras. « On y va ? »
– C’est pour mes impôts ?
– Non on va chanter.
– Chanter ?
– Oui je vais vous faire un café et on va chanter.
– Vous alors ! Pour mes impôts ça commence à bien faire je leur ai dit mais y’a pas moyen c’est quelque chose tout de même !
Et M. Princier fait des moulinets avec sa canne.
– Hé, vous faites comme Zorro avec son épée ! Un cavalier qui surgit hors de la nuit / court vers l’aventure au galop… M. Princier écoute attentivement et quand elle arrive à Son nom il le signe à la pointe de l’épée, il se prend à brandir sa canne et zèbre l’air en clamant D’un Z qui veut dire Zorro ! Comme il en est très satisfait, il recommence plusieurs fois jusqu’à en lâcher la canne. Ils rigolent tous les deux. Jeanine se penche pour la ramasser.
– Mais non laissez je suis pas encore foutu quand même !
– Trop tard, je l’ai ! On arrive, entrez.
– Il fait bon ici. C’est chez vous ?
– Oui c’est le bureau entrez, fait Jeanine en s’effaçant. Il s’arrête quelques secondes mais se dirige vers la bonne chaise. Et c’est alors que Jeanine s’aperçoit du désastre. « Oh ! » fait-elle. Il se retourne avec sollicitude : « Vous vous êtes fait mal ? »
– Non non… asseyez-vous.
Jeanine est consternée.
– Je vous sers un petit café. Un sucre ? Fait-elle pour gagner du temps.
– Oui merci. Il fait bon chez vous. Ma femme c’est sans sucre… Il promène un regard perdu, et se reprend : mais moi c’est un, comme ma mère. Ah qu’elle fait du bon café ma mère… Vous avez perdu quelque chose ?
Jeanine fouille fébrilement dans un tiroir, et soupire de soulagement quand elle en sort une petite boite.
– C’est une bien jolie petite boîte que vous avez-là, hein ?
– Oui, fait Jeanine, c’est un nécessaire à couture. Écoutez-moi M. Princier, je peux pas vous laisser comme ça… Tout à l’heure en chantant Zorro et en tchik tchak tchok avec l’épée, vous avez fait craquer votre pantalon.
– …
– Il est tout déchiré derrière. Je veux pas que vous sortiez comme ça ! Il y a un gros trou. Énorme ! On voit… Jeanine se mord les lèvres, elle ne peut pas dire qu’on voit son caleçon, parce que c’est sa couche qu’on voit.
– Je ne vous suis pas très bien Madame.
– Vous allez me donner votre pantalon, et je vais vous le recoudre, d’accord ?
– Oui mon pantalon, il est… il est de saison voyez-vous. Mais j’ai pas de taches… Est-ce que je me suis encore taché ?
– Non non vous êtes tout propre ! Mais derrière… derrière ça va pas… Et résolument Jeanine lui défait ceinture et braguette, le fait rasseoir et lui ôte une jambe puis l’autre. Bon. Je vous recouds ça, et pendant ce temps-là, on chante.
Jeanine met son dé, enfile une aiguillée et tourne le tissu en tous sens.
M. Princier réajuste ses lunettes, et la contemple gravement.
– Vous avez toujours un ouvrage en cours vous. Comme ma mère…
Jeanine a les mains moites. « Oh la la, c’est tout déchiré… Je vais faire des petits points arrière en rejoignant les deux bords, mais si j’empiète trop, il ne rentrera plus dedans… Oh la la ça s’effiloche de partout… »
– Vous êtes bien habile…
– Vous trouvez ? Allez, on chante.
– On chante ? C’est que je ne voudrais pas faire pleuvoir…
– Pas de danger, avec votre belle voix ! On y va « Je ne sais pourquoi j’allais danser / à Saint Jean au musette… » ça y est, M. Princier est parti, sa voix vibre et emplit tout l’espace, c’est beau. Pendant le refrain, il monte le volume, il balance le haut du corps. Et en avant pour les couplets suivants pendant qu’elle renforce la couture. De temps en temps elle chante avec lui. Ch’est chuper Monchieur Princhier, l’encourage-t-elle en coupant le fil avec ses dents.
– Dites, je vais la refaire. Ah j’aime la valse moi, regardez !
Il se lève, tient sa canne à bout de bras légèrement inclinée, et 1-2-3, 1-2-3 il fait glisser ses pieds…
Jeanine médusée, regarde. Les yeux fixés sur le pommeau de sa canne, en couche, en chaussettes et mocassins, les jambes blanches et rabougries, il danse. Alors, de son doigt chapeauté par le dé, toctoctoc, toctoctoc, Jeanine bat la mesure pour la valse du prince…

  1. La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Octobre 2016

Jeanine vient de déplier sa serviette et de s’asseoir dessus. Avant de se mettre au boulot, elle s’octroie un petit moment délicieux, elle enfouit ses orteils dans le sable et regarde les grains dégouliner entre les doigts de pied. Soupir de contentement. Elle sort de son sac un grand calepin, puis fait une moue. D’abord elle va s’enduire, il ne faudrait pas qu’elle se choppe un coup de soleil. Elle prend sa crème à bronzer, dévisse le bouchon, renifle et en dépose un peu dans le creux de sa main. Elle commence par les jambes en frétillant d’aise. Ah le bruit des vagues, le soleil, la petite brise… parfait, tout est parfait. Une fois bien huilée, elle lorgne vers le sac. Dedans il y a toujours le gros calepin, et cinq ou six chemises de couleur différentes. Allez Jeanine, vas-y ! Tu seras tranquille après… se rabroue-t-elle. Elle saisit la bleue et parcourt la première page. Courageuse, elle pose le calepin sur ses genoux relevés, et démarre : Docteur, j’ai rencontré un de vos jeunes patients Yohan Hamdi, né le 4 mai 2008, pour qui vous avez prescrit un bil… Elle s’interrompt. Il faut d’abord qu’elle téléphone à Pierre, elle a promis… Répond pas. Bon reprenons… pour qui vous avez prescrit un bilan or… Voyons si Christiane est là, il faut qu’elle lui demande un truc. Jeanine reprend le téléphone, mais sans plus de résultat. Agacée, elle poursuit : pour qui vous avez prescrit un bilan orthophonique. La consultation était motivée par de grosses diffi… Ouh ce soleil cogne vraiment fort… vaudrait mieux qu’elle se baigne. Jeanine enfouit tout dans le sac et va vers l’eau. Qu’elle trouve un peu frisquette. Pendant qu’elle fait grimaces et contorsions d’usage pour s’immerger jusqu’au cou, un beau monsieur souriant lui dit « Elle est bonne ! » « Ouh ! Elle est froide quand même… » « Oui mais une fois qu’on y est elle est bonne ! » Alors Jeanine, intimidée par l’audace de ce dialogue se fiche à l’eau et nage bravement vers le large.

Retour à la serviette. Pendant que le soleil la sèche, elle va retéléphoner à Pierre et Christiane, ce serait trop bête de mouiller les dossiers. Personne ne répond. Mais qu’est-ce qu’ils fabriquent ! Bon elle va plutôt prendre le dossier jaune, elle se sent plus inspirée pour le jaune. Docteur, j’ai vu pour un bilan orthophonique une de vos jeunes patientes… gnagnagna… cette petite fille a déjà été suivie quand elle avait 4 ans pour des difficultés de langage oral. Il semble qu’elle parlait bien, mais ne prenait jamais la parole et c’est encore ce qui motive la consultation aujourd’hui.

Tiens ça sonne. Oui ? Ah Christiane je t’ai appelée… oui… oui… ah bon ? Non. Non ! Tu crois ? Ah ben oui mais… heu ben oui mais… Moi ben là je bosse… si si je suis à la plage mais… si si je rédige mes bil… si si c’est parce que j’ai du retard… Si si ça avance… Ah d’accord… bon ben je te laisse alors… Bisous oui bisous.

Purée, pas moyen d’en placer une ! ronchonne Jeanine. Bon elle en était où ? Pfff… elle a perdu le fil ! Tiens un SMS. C’est Pierre qui dit qu’il ne peut pas maintenant. Tant mieux, comme ça, elle avance. Alors… des difficultés pour prendre la parole… voyons voyons…

Ce soleil… elle piquerait bien un roupillon. Elle serait plus en forme après une petite sieste. Alors Jeanine s’allonge, la tête sur son sac à dossiers. Et sous le bleu du ciel, pendant que les vagues inlassablement vont et viennent et que le bruissement de la mer la berce, voluptueusement Jeanine s’assoupit. Et voilà qu’elle se met à rêver. Dans son rêve, elle rédige à toute allure des dizaines et des dizaines de comptes rendus. Elle en écrit plein à l’avance car ça servira bien un jour. Les feuilles du calepin se remplissent et se tournent à toute vitesse…

Doctus, j’ai reçu l’un de vos petiots dont la parlotte s’emberlificote pour cause de catapultage postilloneux… Et figurez-vous que l’inattention trouble de votre ado teigneux s’est envolée comme neige au soleil, et saviez-vous que la cocolexie de la jeunette à poil ras a fondu comme un vol d’étourneaux en plein midi ? Et les faux nems du petit de la bouchère se sont enfin agglutinés, et les mots bulles coincés dans le cordage vocal du crieur ont largué les amarres. Et l’écrifure du bel Arthur a cessé de l’écorcher. Et Raoul, que l’infini des nombres rendait maboule, se rassure les nuits sans lune en chiffonnant quelques dizaines sous ses doigts fébrilous et nervous. Et les typhons zortographiks de tout le secteur conjugaisonneux ont réintégré le bercail grammairial, et tout le monde fut content.

Quand le calepin est rempli, Jeanine se réveille. Tout sourire car l’inspiration est là, elle reprend son stylo, et modifiant à peine ses souvenirs oniriques, elle vous plie cinq comptes rendus en moins de deux…

  1. La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Juillet 2016

Jeanine fait un petit trait pour le môme assis en face d’elle, avec qui elle fait une série. Jeanine est maussade. Elle fait la gueule et voudrait changer de boulot. Elle voudrait faire… décoratrice. Ou vigneronne écolotte – écolotte est le féminin d’écolo, rien à voir avec les échalotes qui ne prennent qu’un T et tiens maintenant qu’elle y pense ce serait peut-être une idée de planter des échalotes entre les ceps de vigne… – ou vendeuse de perles, oui c’est ça, elle voudrait faire vendeuse de perles, et aussi pâtissière et peigneuse de girafe, et comptable épanouie dans son travail et appreneuse de langues mortes et patineuse et DRH dans une fourmilière. Mais Jeanine est réaliste, elle sait qu’elle n’a pas les compétences et qu’elle se ferait recaler dès le premier entretien.

Jeanine est en rogne parce qu’elle doit aller à une équipe éducative. Jeanine n’en peut plus des équipes éducatives… Un très grand nombre d’années de boulot, émaillées d’équipes éducatives ont fini par l’amener à ce point de non-retour : elle s’en fout des équipes éducatives, elle les abhorre, elle les vomit… Mais c’est mal de dire ça, ce n’est pas professionnellement correct, c’est carrément mal.

Jeanine a d’abord poliment décliné la chouette invitation de Mme Berdou référente de scolarité, qui a très peu apprécié ça s’est bien entendu au ton aigre qui a suivi : Alors dans ce cas si vous ne pouvez vous libérer faites un petit écrit… Et allez elle en était sûre ! L’autre jour y’en a un du collège qui lui a demandé un petit Compte rendu parce que comme ça voyez-vous on pourra lui alléger les devoirs, et aux contrôles lui enlever quelques questions. Certains couillons ne peuvent pas tout seuls décider dans leur propre cours de raccourcir un truc pour un môme en galère. Il faut que cette décision, qui devrait découler du bon sens et de l’attention portée à chacun, soit institutionnalisée, formatée, procédurisée et papelarisée pour se transformer en PAI. Dans cinq cents ans les ethnologues pourront éplucher ces vestiges pour en faire des sujets de thèse. « Aux alentours de l’an 2000, le PAI, Plombe l’Aile aux Illusions ». Mais elle s’égare.

Et puis Jeanine a reçu un autre coup de fil. De l’enseignante cette fois. Redoutable celle-là, Jeanine la connaît. Qui ne lâchera pas prise facilement ! Toute l’année elle va seriner des anathèmes à la mère, pour son bien évidemment. Elle susurre au téléphone : « Il faut que nous fassions une équipe éducative parce que ça fera trace vous comprenez, et le redoublement du CE1 sera plus facile à obtenir. Et il faut ab-so-lu-ment qu’on trouve son blocage… »

Mais il n’y a pas de blocage chez cette môme ! elle est en train de découvrir la lecture, comment ça marche, à quoi ça sert… Bien sûr, elle aurait pu le faire l’an passé… mais elle l’a pas fait que voulez-vous que je vous dise ! Elle avait sans doute autre chose à déblayer… Mais elle a eu au CP l’incommensurable chance d’avoir une géniale maîtresse, une pas comme vous, une qui était patiente, tolérante, accueillante… Ne vous acharnez pas à en faire le cas du siècle my God !

Bon. Jeanine n’a pas dit tout ça. Pas eu le cran. Et maintenant, elle se dit que si elle veut empêcher cette sauvage d’extirper aux forceps un imaginaire blocage à la môme, il faut qu’elle y aille à cette foutue équipe éducative… Ah si elle pouvait se casser une patte… Mais non ! Pourquoi elle ? Alors que, sans enseignante, plus d’équipe éducative ! Jeanine est en train de faire un autre petit trait sur la feuille du môme. Inutile de dire qu’elle est ailleurs. Heureusement le môme est bien parti dans ses évocations. Tout de même, il faut qu’elle se ressaisisse. Je vais lui trafiquer les freins pour que sa voiture dérape. Je vais l’empoisonner à l’arsenic. Si je pouvais l’écrabouiller… Soupir. Imaginer l’enseignante hachée menu en petit pâté lui fait un bien fou. Elle se détend. Comme boulot, c’est assassin qu’elle voudrait faire ! Et tout sourire, elle trace un nouveau petit trait plein de conviction, et se lance dans un discours parallèle, un peu intempestif ma foi, mais qu’elle n’arrive pas à réprimer :
— Dis, qu’est-ce que tu voudrais faire toi, quand tu seras grand ?
— Moi ? dit le môme dérangé dans ses idées, je voudrais faire policier.
— Policier ?
— Ben oui, j’arrêterais tous les voleurs et tous les assassins.
— Ah bon ? Quelle idée…

  1. La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Avril 2016.

Jeanine est pâlichonne, elle tousse, renifle et larmoie en louchant vers la pendule… Un grog… C’est un grog qu’il be faut 
Mais en attendant, elle a en face d’elle un môme dont les jambes sous le bureau lui fichent des coups de pieds dans les tibias. En fait de grog ça n’est pas très requinquant. Elle grimace silencieusement, mais à la troisième fois, elle tente de se révolter faiblement : Hé, tu veux bien faire atten... 

  1. — Oh pardon ! Je m’esscuse ! Je t’ai fait… je vous ai fait mal  
    — Ben un beu… bais ça va t’inquiète bas… répond Jeanine en enfouissant son nez dans un kleenex.

Et curieusement, elle se trouve ragaillardie. Ces excuses, c’est réconfortant… cela distille une chaleur qui vaut presque celle d’un bon rhum cannelle brûlant à l’intérieur des entrailles. Il est gentil quand bêbe ce bôbe...

  1. Tu be la lis ton histoire ?
    — Oui mais j’ai pas fini… Bon je la lis où c’est que j’en suis : Il a… i ya… nan.. il a… il a...
    — Tu veux beut-être dire il y a ?
    — Oui ! Il y a un… un… Il y a un... je sais pu ce que j’ai mis...
    — Bontre, fit Jeanine pleine de sollicitude en se penchant vers sa feuille. Attends bontre, dit-elle en retournant la feuille vers elle, parce qu’elle ne s’y retrouve pas à l’envers…

Jeanine s’applique, se concentre, mais la lumière ne se fait pas. Elle lève les yeux vers le môme qui attend, anxieux. Allez Jeanine, se rabroue-t-elle, allez… Elle se remouche, respire un grand coup et déchiffre des yeux : Il a un... bese qui est an fontin roulon les de garson se prale en tre soi ildi ce il folamené gélui dan le can parsece il est pa an sécurité ilpar te et le romén au can.
Jeanine vas-y, jette-toi à l’eau ! Alors docile elle saute :

  1. Hum hum… C’est à dire que… il y a celui qui est en fauteuil roulant… heu… le bese… bon… on sait bas trop qui c’est... et les deux autres garçons se barlent entre soi et ils disent qu’il faut l’abener chez lui dans le camp barce qu’il n’est bas en sécurité. Alors ils bartent et le rabènent au camp, n’est-ce bas ?
    — Oui oui ! fait le môme tout joyeux. Et après ils partent en courant chercher la mère et ils voient un taureau et le taureau il attaque la mère et elle est morte et ça la fait disparaître chez le diable… mais je l’écrirai la prochaine fois ?
    — D’accord. Bais dis donc elle est bas gaie ton histoire !
    — Ben c’était comme ça dans le film ! J’ai fait des fautes hein ?
    — Heu… oui t’en as fait… Bais tu sais quoi ? Je vais te la réécrire et toi tu la recobieras, d’accord ?
    — D’accord ! fait le môme enthousiaste.

Et Jeanine s’exécute. Son stylo va rapidement, mais elle veille à bien dessiner chaque jambage, chaque bouclette, à bien respecter les qualités d’une belle cursive. Il faut bien se raccrocher à quelque chose, n’est-ce pas… et il est clair que pour l’heure ce ne sera pas à la belle orthographe.

  1. Il y a des bots que tu connais bien ! Sécurité, tu t’es bas trombé du tout ! Tu l’aibes bien ce bot ?
    — Ché pas. Ma mère oui.
    — T’aibes bien ta bère ?
    — Nan ! Heu si… mais ma mère elle aime bien ce mot-là, elle dit tout le temps que maintenant on est mieux en sécurité qu’avant. Avant où on était elle voulait pas que j’aille jouer en bas mon frère il s’est fait casser la gu… le môme met la main devant sa bouche.
    —  Hou la ! Tu l’as bien embêché de sortir, hein !
    — Oui j’ai eu chaud !
    — Tu l’as gardé en sécurité ! T’as bien fait...

Ils rient tous les deux et Jeanine replace la feuille devant lui. J’ai juste laissé un blanc pour le bot bizarre… Tu n’as bas retrouvé qui est en fauteuil roulant ?

  1. Si ! c’est un monsieur !
    — Ah ! Alors je te dis les lettres et toi tu l’écris : ÈBE, O, N, S, I, E, U, R

Et le môme trace les lettres dans le trou qu’elle a laissé avec une application qui fait plaisir à voir.

  1. Ayé ! s’écrit-il triomphant… Maintenant faut que je le recopie tout. Tu me fais des lignes ? Ma mère elle dit qui faut que j’écris droit.
    — Voilà dit-elle en traçant des traits. Ça sera bien droit cobbe ça...

Et le môme commence. Jeanine se cale dans son fauteuil, se remouche, et suit l’avancée des travaux. Elle sait exactement où il en est parce que les mouvements du stylo la renseignent sur la lettre qui se trace. Bajuscule escabotée, tant bis, pense-t-elle. Si je l’arrête dès la brebière lettre on n’a bas fini… Mais quelque chose lui fait froncer les sourcils, on en est à monsieur, et elle n’a pas repéré le m… Au lieu de ça, elle a reniflé une boucle qui monte et… un grigri. Elle se penche vers la feuille… C’est bien ce que je bensais… il a écrit bonsieur avec un B au lieu d’un èbe...

  1. La lettre des Ateliers Claude Chassagny, décembre 2015.

Les chroniques de « Jeanine l’orthophoniste » ont été publiées dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny puis regroupées dans un recueil que vous pouvez vous procurez via leur site.


lundi 30 mars 2020, par Isabelle Canil

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