Les commentateurs de la société de cour politique aiment à penser que les électeurs sont rationnels

Frédéric Pierru,
Chercheur en sciences sociales et politiques au CNRS, Arènes-Université de Rennes

Les intellectuels et journalistes de gauche, d’où qu’ils viennent, se désespèrent des sondages qui scandent l’actualité électorale : « M’enfin, comment tant de gens peuvent exprimer leur vote pour des candidats de droite extrême [Macron inclus] et d’extrême-droite ? ». Cela défie l’entendement de gauche, voire l’entendement tout court. Ces électeurs sont-ils des imbéciles, des masochistes, des crétins ? Décidément, le Peuple n’est pas à la hauteur de ses porte-parole éduqués qui leur montrent la voie de la rédemption politique.

Bien évidemment, se donner le beau rôle du petit malin lucide contre l’obscuritantisme du beauf est un immense réservoir à gratification psychologique. Il y a quelque chose de la rémanence du geste christique et de ses paraboles : « écoutez-moi, et vous serez sauvé ». La gauche, au fond, reste habitée de l’habitus chrétien, en particulier dans sa croyance dans la toute-puissance des discours.

Ainsi, les commentateurs de la société de cour politique aiment à penser que les électeurs sont informés, politisés, rationnels et qu’ils déterminent leur vote en fonction de l’appréciation qu’ils se font des programmes en présence.

A cette aune, la santé, qui figure parmi les trois premières priorités des électeurs, devrait déterminer massivement les votes aux Présidentielles, puis aux Législatives. Surtout après le triste spectacle de l’incapacité du système de santé à assurer l’essentiel de la protection de la population. Faut-il rappeler que la légitimité d’un État est d’abord une bio-légitimité : garantir la vie (nue) de ses ressortissants ?

Or, force est de constater que ça n’a pas été le cas. Le pouvoir d’achat, la guerre en Ukraine ont damé le pion à une société éprouvée par deux ans de crise de Covid-19 et sa longue litanie d’incurie et d’enfumages de l’État sanitaire.

L’éditorialiste à gage, du haut de sa prétention indue, de son macronisme en diable, conclura à la versatilité et la connerie de la « populace ». Sans réaliser qu’il est un des acteurs de la construction de l’agenda électoral. Les éditorialistes ne sont pas des observateurs, comme ils se plaisent à le penser ; ils sont des acteurs du champ politique. Ils fabriquent cet artefact qu’est « l’opinion publique ». Plus banalement, ils participent de la construction de l’« air du temps » démocratique.

Au reste, si l’activité politique consiste, comme le disait fort justement Pierre Bourdieu, à se jouer des visions des di-visions du monde social, on ne peut que saluer la prouesse de la communication gouvernementale et éditorialiste à avoir réussi à mettre sous le tapis ses défaillances, du manque de masque aux décès de personnes âgées en Ehpad, en passant par les tris contraints par la réduction de la voilure hospitalière depuis vingt ans… Transformer un échec en réussite, quel talent !

La société de cour politique, comme dans l’excellent film de Patrice Leconte, s’enthousiasme pour l’« habileté » et le « stratégisme » des candidats au poste suprême. On ne reviendra pas sur la course de petits chevaux qui dégoûtent les électeurs les moins politisés, c’est-à-dire les plus éloignés du microcosme politique. On s’étonne de la montée de l’abstention montante et structurelle des catégories populaires, sans poser la question qui fâche : l’offre politique est-elle à la hauteur ?

Tout le monde a célébré, en 2017, la fin du clivage Gauche/Droite, accoucheuse d’un « nouveau monde », promesse de modernité… Si l’on prend le point de vue indigène des initiés, c’est peut-être un progrès. Mais tout le monde n’est pas initié. Pire : 80% de la population ne le sont pas. La plupart des électeurs potentiels ne s’intéressent pas, ou peu, à la politique. Il leur faut donc une boussole. Cette boussole était le clivage gauche/droite. A défaut de lire les programmes, car ils n’en ont ni le temps ni les capacités ni l’envie, cette structuration était bien une boussole : « je ne comprends rien à ce qui se joue dans le débat politique, mais je peux me fier à une marque, à laquelle je délègue mon avis ».

L’âge d’or de cette politisation des catégories populaires fut celui du PCF, qui encadrait et politisait des gens très éloignés de la politique. Tout le monde s’est réjoui de la mort du PCF sans comprendre que cela ratifiait l’augmentation du « cens caché », réservant la politique au CSP+ éduquées. Rappelons que le corps électoral est composé de 50% d’ouvriers et d’employés. Qui peut se réjouir de la disqualification électorale de la moitié de la population en démocratie ?

Comme toutes les enquêtes de sociologie politique l’ont montré : des citoyens sont sommés, à échéance de cinq ans, de produire un vote, alors même qu’ils ne s’intéressent pas à la politique. Les plus réticents s’abstiennent, se détournant d’un jeu politique dont ils ne comprennent ni les jeux ni les enjeux. Mais les plus légitimistes doivent produire un vote, quelle que soit la méthode. Quand vous ne comprenez pas les règles du jeu, vous avez deux méthodes : la première consiste à se fier à des critères de jugement familiers, éthiques et esthétiques. « Macron, il est bel homme et il a l’air honnête ». Beau, c’est une affaire de goût, mais honnête, là il est permis, voire obligé, de douter (voir l’évaporation de ses gains de Rothschild vers Panama).

Sinon, il faut s’en remettre à une marque, comme on dit d’une marque de lessive. « Je ne comprends rien à l’offre politique, mais au moins Marine, qui n’a jamais participé au pouvoir, est ma boussole ». Tous les spécialistes de marketing le diront, il faut produire de la confiance sans raison. L’habitude remplace alors la réflexion. Ainsi je peux voter sans m’investir intellectuellement dans un jeu abscons dont je ne maîtrise pas la subtilité des stratégies. Je vote Marine, mais de façon totalement désinvestie, désidéologisée… Marine c’est ma marque de lessive. Je ne m’intéresse pas à ce qu’elle dit, mais au moins je peux accomplir mon devoir citoyen, sans effort.

Au final, les thuriféraires de la « République du centre » ont été comblés d’aise. Les militants du « cercle de la raison » idem. Nous étions dans les années 1990. Ils transfiguraient ainsi, avec leur capacité intellectuelle, le retour du suffrage censitaire bourgeois. Le bonheur de l’entre-soi est tellement gratifiant.

La défense de cet entre-soi est un retour du mépris et du racisme de classe. « Vous ne ratifiez pas l’amélioration de notre niveau de vie, c’est que vous êtes bien racistes et égoïstes ». Pour mesurer l’indécence de cette expression, il suffit d’imaginer l’inverse.

Mais seulement voilà. Les gueux ne meurent pas sans se révolter, et cela depuis Spartacus. La loi du champ politique veut que des outsiders bourgeois espèrent prospérer sur ce ressentiment. La ficelle : diriger ce ressentiment contre ceux qui sont juste en dessous : les bénéficiaires de minimas sociaux, si possible des Français d’origine immigrée. Tout cela est connu, je n’y reviens pas.

Cela étant dit : il faut rompre avec la fiction d’un vote qui serait l’expression d’une délibération en son for intérieur et qui s’exprimerait dans le secret de l’isoloir. Une fiction reste une fiction. Le vote a toujours été une pratique collective, même fictivement cachée dans le secret de l’isoloir. Le vote est une pratique, qui peut être très investie (comme chez les CSP +), idéologique, informée, ou une pratique désinvestie, perçue comme la contrainte de produire une opinion face à une offre politique de plus en plus illisible.

Le vote est l’expression de l’expérience de conditions matérielles d’existence qui s’incarnent dans des dispositions durables – un habitus –, sans cesse activées et réactivées par l’environnement d’existence – la famille, le travail, le cercle de sociabilité – : rien de stratégique dans cette affaire.

La demande politique est donc la somme de dispositions sociales complexes qui doit se prononcer, à échéance régulière, sur une offre politique qui devient de plus en plus illisible, et, pour tout dire, ésotérique. D’où les effets fréquent d’allodoxia (Bourdieu), i.e. prendre des vessies pour des lanternes. Et si l’illisibilité était le stratagème ultime d’une bourgeoisie dont la cupidité et la morgue devenaient insupportables ?

Quand les classes populaires votent pour Macron, c’est juste qu’elles ont été contraintes de se prononcer sur une offre politique dont elles ne cernaient pas la logique.

Cela pourrait être désespérant ; mais nulle fatalité. Avec des mouvements de masse, qui encadrent les catégories populaires, les politisent, dans tous les sens du terme, on peut contrecarrer l’effet de fermeture du champ politique sur les seuls intérêts bourgeois.

Les catégories populaires doivent risquer l’aliénation pour sortir de l’aliénation.

Nous y sommes. Votez-bien.

Et surtout, même après la séquence électorale : abandonnez le mépris de classe pour être plus efficaces politiquement.


samedi 9 avril 2022, par Frédéric Pierru

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