L’ouvrier malade, mon ennemi

Billet d’humeur : L’ouvrier malade, mon ennemi

Quand je l’aperçois dans la salle d’attente du cabinet médical je suis toujours gêné et inquiet. Que va-t-il encore m’annoncer comme mauvaises nouvelles. Et si je suis gêné, c’est que je suis bien convaincu de l’avoir entrainé dans une très mauvaise aventure, en déclarant une maladie professionnelle pour sa pathologie. Cette pathologie est plus que réelle, la tendinite du pouce est connue de tous les médecins, elle est pour cet homme, de toute évidence, clinique et largement confirmée par les examens complémentaires. Le médecin du travail a confirmé le lien direct avec la nature du travail exercé. Alors, où est le problème ? Aujourd’hui, délivrer un droit réclame la plus grande vigilance, l’ouvrier malade du travail est devenu suspect d’être un profiteur de ce droit.

Tout d’abord, nous sommes à deux mois de la déclaration de la maladie professionnelle et cet homme, chargé de famille, n’a toujours pas reçu la moindre indemnité journalière, car la procédure de la Maladie Professionnelle ( MP ) réclame une enquête administrative et médicale. Pendant ce temps d’enquête, pas d’argent versé. Se demander comment le malade peut vivre, lui et sa famille, n’est pas la préoccupation de l’Assurance Maladie.

Ce jour, il vient car il a reçu un dossier de la Caisse Primaire. Dans ce courrier, une lettre lui confirmant que sa déclaration de MP a bien été enregistrée et que la caisse se donne deux mois supplémentaires pour statuer. Pendant ce temps, le malade et sa famille sucent les cailloux ! Dans ce courrier, il y a un questionnaire sur la nature de sa pathologie et là commence l’insupportable.

Cet homme, originaire d’un pays lointain, ne maitrise pas la lecture et l’écriture, mais même si c’était le cas, il aurait bien des difficultés à répondre aux questions. Je tente l’aventure de remplir le questionnaire, avec son aide. Exemples de questions posées :
• donner le nom de toutes les entreprises au sein desquelles vous avez travaillé depuis votre début de carrière avec les adresses, les dates d’entrée et de sortie
• décrivez tous les gestes que vous exercez dans le cadre de votre travail
• en ce qui concerne le pouce : dans une journée de travail, combien de temps celui-ci est en extension et combien de temps est-il en flexion (petit dessin à l’appui, pour bien comprendre la question) ?
• à partir de combien de temps de travail la douleur apparaît-elle ?
• donner, pour l’année 2012, toutes les dates de vacances et les dates de RTT

Ces questions et les autres sont posées de plusieurs façons, il faut y répondre comment, à chaque fois ? L’employeur a d’ailleurs les mêmes difficultés pour remplir le questionnaire qu’il a reçu de la Caisse primaire, aussi, me demande t il mon aide pour le remplir !!!

Ce questionnaire a été écrit avec la participation d’un médecin, la technicité des questions le démontre. Mais qui est ce médecin ? Le diagnostic est connu, la nature de l’emploi du malade à été décrite par le médecin du travail, alors, pourquoi ces questions humiliantes, qui ne peuvent que mettre en difficulté le malade ? Pourquoi tous ces pièges, si ce n’est pour le faire trébucher dans ses réponses et s’en servir comme prétexte pour refuser la MP ? Comment peut-on être aussi peu médecin et tellement inquisiteur ? Ce médecin peut-il comprendre que chaque mouvement du pouce réveille une forte douleur, a-t-il remarqué que l’utilisation de la main est une nécessité pour vivre !

Ce médecin, quand il va dîner en ville, dans un de ces nombreux restaurants parisiens, peut-il aller en cuisine et observer la nature du travail de cet aide cuisinier qui épluche plusieurs dizaines de kilos de légumes, qui manipule sans cesse de lourdes poêles et casseroles ? Aura-t-il à ce moment-là un peu de considération ? Pourra-t-il expliquer à sa hiérarchie qu’un ouvrier malade n’est pas un ennemi, mais une victime, obligée, de surcroît, de donner une part de son salaire pour payer ce même médecin ?

mercredi 5 juin 2013, par Didier Ménard

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