Jeanine est enrhubée

Jeanine est pâlichonne, elle tousse, renifle et larmoie en louchant vers la pendule… Un grog… C’est un grog qu’il be faut 
Mais en attendant, elle a en face d’elle un môme dont les jambes sous le bureau lui fichent des coups de pieds dans les tibias. En fait de grog ça n’est pas très requinquant. Elle grimace silencieusement, mais à la troisième fois, elle tente de se révolter faiblement : Hé, tu veux bien faire atten... 

  1. — Oh pardon ! Je m’esscuse ! Je t’ai fait… je vous ai fait mal  
    — Ben un beu… bais ça va t’inquiète bas… répond Jeanine en enfouissant son nez dans un kleenex.

Et curieusement, elle se trouve ragaillardie. Ces excuses, c’est réconfortant… cela distille une chaleur qui vaut presque celle d’un bon rhum cannelle brûlant à l’intérieur des entrailles. Il est gentil quand bêbe ce bôbe...

  1. Tu be la lis ton histoire ?
    — Oui mais j’ai pas fini… Bon je la lis où c’est que j’en suis : Il a… i ya… nan.. il a… il a...
    — Tu veux beut-être dire il y a ?
    — Oui ! Il y a un… un… Il y a un... je sais pu ce que j’ai mis...
    — Bontre, fit Jeanine pleine de sollicitude en se penchant vers sa feuille. Attends bontre, dit-elle en retournant la feuille vers elle, parce qu’elle ne s’y retrouve pas à l’envers…

Jeanine s’applique, se concentre, mais la lumière ne se fait pas. Elle lève les yeux vers le môme qui attend, anxieux. Allez Jeanine, se rabroue-t-elle, allez… Elle se remouche, respire un grand coup et déchiffre des yeux : Il a un... bese qui est an fontin roulon les de garson se prale en tre soi ildi ce il folamené gélui dan le can parsece il est pa an sécurité ilpar te et le romén au can.
Jeanine vas-y, jette-toi à l’eau ! Alors docile elle saute :

  1. Hum hum… C’est à dire que… il y a celui qui est en fauteuil roulant… heu… le bese… bon… on sait bas trop qui c’est... et les deux autres garçons se barlent entre soi et ils disent qu’il faut l’abener chez lui dans le camp barce qu’il n’est bas en sécurité. Alors ils bartent et le rabènent au camp, n’est-ce bas ?
    — Oui oui ! fait le môme tout joyeux. Et après ils partent en courant chercher la mère et ils voient un taureau et le taureau il attaque la mère et elle est morte et ça la fait disparaître chez le diable… mais je l’écrirai la prochaine fois ?
    — D’accord. Bais dis donc elle est bas gaie ton histoire !
    — Ben c’était comme ça dans le film ! J’ai fait des fautes hein ?
    — Heu… oui t’en as fait… Bais tu sais quoi ? Je vais te la réécrire et toi tu la recobieras, d’accord ?
    — D’accord ! fait le môme enthousiaste.

Et Jeanine s’exécute. Son stylo va rapidement, mais elle veille à bien dessiner chaque jambage, chaque bouclette, à bien respecter les qualités d’une belle cursive. Il faut bien se raccrocher à quelque chose, n’est-ce pas… et il est clair que pour l’heure ce ne sera pas à la belle orthographe.

  1. Il y a des bots que tu connais bien ! Sécurité, tu t’es bas trombé du tout ! Tu l’aibes bien ce bot ?
    — Ché pas. Ma mère oui.
    — T’aibes bien ta bère ?
    — Nan ! Heu si… mais ma mère elle aime bien ce mot-là, elle dit tout le temps que maintenant on est mieux en sécurité qu’avant. Avant où on était elle voulait pas que j’aille jouer en bas mon frère il s’est fait casser la gu… le môme met la main devant sa bouche.
    —  Hou la ! Tu l’as bien embêché de sortir, hein !
    — Oui j’ai eu chaud !
    — Tu l’as gardé en sécurité ! T’as bien fait...

Ils rient tous les deux et Jeanine replace la feuille devant lui. J’ai juste laissé un blanc pour le bot bizarre… Tu n’as bas retrouvé qui est en fauteuil roulant ?

  1. Si ! c’est un monsieur !
    — Ah ! Alors je te dis les lettres et toi tu l’écris : ÈBE, O, N, S, I, E, U, R

Et le môme trace les lettres dans le trou qu’elle a laissé avec une application qui fait plaisir à voir.

  1. Ayé ! s’écrit-il triomphant… Maintenant faut que je le recopie tout. Tu me fais des lignes ? Ma mère elle dit qui faut que j’écris droit.
    — Voilà dit-elle en traçant des traits. Ça sera bien droit cobbe ça...

Et le môme commence. Jeanine se cale dans son fauteuil, se remouche, et suit l’avancée des travaux. Elle sait exactement où il en est parce que les mouvements du stylo la renseignent sur la lettre qui se trace. Bajuscule escabotée, tant bis, pense-t-elle. Si je l’arrête dès la brebière lettre on n’a bas fini… Mais quelque chose lui fait froncer les sourcils, on en est à monsieur, et elle n’a pas repéré le m… Au lieu de ça, elle a reniflé une boucle qui monte et… un grigri. Elle se penche vers la feuille… C’est bien ce que je bensais… il a écrit bonsieur avec un B au lieu d’un èbe...


Ce texte a été publié dans le numéro 47 de La lettre des Ateliers Claude Chassagny d’avril 2016.


mardi 9 octobre 2018, par Isabelle Canil