Plus que deux : colloque singulier.

Pour fêter la sortie de notre N°41 :« Redonner du goût au collectif », Pratiques a choisi aujourd’hui de publier, en guise d’Edito, l’essentiel d’un des articles de la livraison : une généraliste y témoigne de la force puisée dans la rencontre individuelle pour aider à se relier au collectif.

Le « colloque singulier », drôle de terme consacré par l’usage pour dire la rencontre soignant soigné, qui croit nommer un face à face clos où les autres seraient exclus. Et si justement on l’entendait tout autrement ? Et si le précieux de ce lien était précisément qu’il sait allier l’intime et le collectif. La médecine est un des rares lieux où se dit à la fois la fragilité de chacun et la possibilité de la sollicitude, où la singularité de chacun est adossée à l’histoire qui l’a constitué.

En consultation, on est deux, bien sûr, dans les regards qui se croisent, dans le toucher des corps, dans l’attention au concret des choses, la recherche des causes biologiques et du sens de ce qui se passe. Mais on est aussi plus que deux. Il y a tous ceux à qui on est relié, par des difficultés, batailles, ou privilèges en commun, qu’on soit médecin ou malade. Le corps le dit, il raconte l’histoire de chacun. Le mal au cou qui raconte les charges lourdes portées dès l’enfance, les coronaires bouchées qui accusent le poids du stress et des injustices avec le tabac comme seule béquille, le taux de sucre dans le sang qui dit les bas salaires et la difficulté de bien se nourrir.

Tout le monde le sait. Mais beaucoup ont appris à l’oublier, par sentiment d’impuissance. Car aujourd’hui rares sont les moments où on est heureux de partager quelque chose de fort, où on sait qu’ensemble on peut agir sur le cours des choses. Nous sommes un certain nombre à souffrir de solitude et à être en peine de collectif.

Et pourtant, j’ai l’impression que je peux aider à réveiller le goût du collectif.
D’abord, en écoutant, en étant le « haut-parleur » de celui qui va s’entendre dire tout haut des choses. Ensuite, quand j’essaie de démêler le concret des somatisations, de chercher un diagnostic, de mettre en oeuvre un traitement, j’atteste qu’un être humain peut aider un autre être humain.

Quand des patients isolés signent avec d’autres les pétitions affichées dans la salle d’attente contre les franchises, je me dis que le collectif se remet en marche. Ils voient que je n’hésite pas à appeler les collègues spécialistes. Ils savent mes engagements à Pratiques, ma fréquentation de psychanalystes pour qui le social et l’engagement sont essentiels, que je fais partie de réseaux autour de la naissance, du diabète etc.

Des enseignants, des membres d’associations me racontent le plaisir de faire ensemble des choses, l’énergie de la révolte ou le bonheur tout simple du partage. Et souvent, je raconte à d’autres ces expériences, qui deviennent alors des remèdes où chacun peut puiser des forces, comme si mon bureau devenait un lieu de colloque où se rassemblent et s’inventent des collectifs.

jeudi 5 juin 2008

Lire aussi

Notre corps est à eux !

19 janvier 2021
par franck lepage
Franck Lepage Conférencier gesticulant et militant d’éducation populaire « Dans les sociétés où règne le mode de production capitaliste, la richesse se présente sous la forme d’une gigantesque …

Analyse du Ségur, des mesures vraiment historiques ?

11 décembre 2020
Comme chaque année, c’est la période de l’examen du nouveau Projet de loi de Financement de la Sécurité sociale à l’Assemblée nationale (adopté en 1re lecture ce 27 octobre). Compte tenu des défaillances …

Covid : et si on parlait santé ?

5 décembre 2020
par Marie Kayser
Marie Kayser Médecin généraliste Le 2 décembre 2020 Soigner n’est pas contraindre Prendre soin de soi et des autres, oui mais encore faut-il en avoir les moyens et ne pas être infantilisé.e.s. …

Et au milieu coule une filière…

28 octobre 2020
par Patrick Dubreil
Patrick Dubreil Médecin généraliste Lettre ouverte à Jérôme Salomon et Katia Julienne de la Direction générale de la santé Le 26 octobre 2020 Chère Katia, Cher Jérôme C’est un fou qui dit à un autre …