A la veille du Congrès du SMG, Patrick Dubreil s’exprime

Patrick Dubreil, Président depuis trois ans du Syndicat de la Médecine Générale (SMG), s’apprête à passer la main, lors du prochain Congrès [1], dans un contexte particulièrement délicat, concernant la relation triangulaire : patient/qualité des soins/rémunération des médecins.
Nous l’avons interrogé pour vous.

Pratiques. Patrick Dubreil, avant même de vous exprimer en tant que Président de votre syndicat, pouvez vous nous parler un peu plus de l’homme, de votre pratique quotidienne de médecin ? [2]

Je travaille en exercice mixte depuis plus de 15 ans, à la fois en tant que libéral et salarié (consultation à une permanence d’accès aux soins de santé et en hôpital local). J’aime le contenu de mon métier, moins le cadre, celui du carcan bureaucratique hospitalier ou celui du tout libéral ambulatoire, trop solitaire. Je me sens de plus en plus isolé vis-à-vis des institutions qui, au lieu de gérer le soin d’une manière plus humaine et plus égalitaire, soignent plutôt aujourd’hui la gestion. C’est une formule empruntée au psychanalyste Roland Gori.
Autrement dit, le système de soins est passé aux mains des gestionnaires et c’est ce qui risque de tuer la médecine générale, telle que nous la connaissons actuellement, avec sa capacité à aborder les difficultés des patients d’une manière plus globale.

Pratiques. Les visiteurs de notre site vous connaissent par ailleurs à travers vos écrits syndicaux [3]. Un mot pour vous demander pourquoi quittez-vous la barre en un moment particulièrement délicat pour votre syndicat et, incidemment, sachant que vous ne demeurerez pas inactif, quels sont vos projets ?

Je me conforme d’abord à une obligation statutaire : celle de ne pas dépasser trois mandats de suite, en tant que Président de notre syndicat. Cela ne m’empêche aucunement de militer par la suite à la base, ou en tant que membre de la Commission exécutive.

Mon projet, sur un plan plus personnel, est de soutenir ma compagne. Plus encore, j’ai un fils de 22 mois qui demande une présence soutenue de ma part. Ma nouvelle responsabilité parentale est un élément à prendre en compte. Je n’ai pas envie de « ne pas voir grandir mon fils », comme certains médecins, trop pris par leur travail, me l’ont avoué. Etre parent est un bonheur immense et permet de mieux comprendre les patients-parents ou les femmes seules élevant leurs enfants.

Professionnellement, j’envisage de rejoindre un cabinet de groupe qui favorise l’accès aux soins de tous, mais à temps partiel, pour ne pas être en burn out et aussi pour pouvoir continuer mon activité syndicale, car nous sommes les seuls au SMG à dire certaines choses.

Pratiques. Et maintenant, parlons de votre Congrès. Vous le centrez autour de la prime à la performance que souhaite mettre en place le Gouvernement. Quelle en est la nouveauté, par rapport, par exemple, au CAPI, que vous dénonciez il y a peu ?

La nouveauté est que ce système de prime d’intéressement individualisée est actée par quatre syndicats libéraux de médecins et l’Assurance maladie dans la convention médicale et pour 5 ans. Et que pour refuser de la toucher, un médecin doit faire la démarche d’écrire une lettre à sa caisse.

Pratiques. Si l’on comprend bien, cette nouvelle convention se donne pour but de concilier trois objectifs simultanés : procurer aux patients une meilleure qualité des soins, aux médecins, une meilleure rémunération, à la Sécurité sociale, des comptes améliorés. A votre avis, ceci se résumerait-il à un leurre et cela, pour chacun de ces trois objectifs ?

Tous les exemples de paiement de ce type à l’étranger, selon l’IGAS, ont montré une faible amélioration de la qualité des soins. En Angleterre, par exemple, si l’on constate une faible amélioration, ce n’est pas tant grâce à la prime que grâce au savoir-faire plus collectif des Anglais en médecine de premier recours.
Oui, les médecins vont voir leurs revenus s’améliorer un peu avec cette prime, comme une sorte de 13e mois. Ce qui cloche, c’est que celle-ci sera inégalitaire, car les statistiques de la CNAM sont en grande partie fausses, ne reflétant que très peu la réalité du soin. Non, ce n’est pas cette prime et les indicateurs médico-économiques correspondants, imposés par la CNAM, qui vont améliorer ses comptes.
Le déficit de l’Assurance maladie souffre d’un manque de recettes criant (chômage massif, non élargissement de l’assiette des cotisations, exonérations multiples de cotisations sociales, etc...) et de dépenses inutiles et scandaleuses (surtarification dans les cliniques privées, médicaments trop chers et dangereux ou inutiles, etc.).
Que le gouvernement supprime la visite des délégués médicaux de l’industrie pharmaceutique auprès des médecins, qu’il développe une formation des soignants obligatoire et indépendante, et on fera faire alors des économies substantielles à l’Assurance maladie.

Pratiques. S’il en est ainsi, comment expliquez-vous que quatre syndicats de médecins libéraux aient signé cette convention ? Appeler, dans ces conditions, à son rejet, n’est-ce pas suicidaire pour le SMG ?

Il faut savoir que la signature d’un accord conventionnel implique une subvention pour le syndicat signataire.
Nous concernant, nous n’appellerons pas forcément au rejet de la convention, mais au rejet de la prime à la performance, qui nous semble une mesure particulièrement perverse et dangereuse pour tous. Perverse, car elle masque les véritables objectifs du pouvoir qui est d’isoler dans leurs pratiques les médecins afin de mieux les préparer à des conventionnements avec les complémentaires santé. Dangereuse, car n’oublions pas que le chef de l’Etat veut que chaque personne s’assure individuellement à une assurance santé complémentaire, il ne s’en est pas caché. De plus, il a un frère à la tête de l’une d’entre elles.
L’objectif du pouvoir est de faire voler en éclats la solidarité incarnée dans l’Assurance maladie et revenir ainsi sur les acquis sociaux de la Résistance, notre Sécurité sociale. CE gouvernement est celui de l’insécurité sociale.

Pratiques. Vos positions ont-elles déjà rencontré un écho dans les media, parmi vos collègues – notamment les jeunes, médecins ou étudiants –, vos patients ? Comptez vous organiser une campagne d’information expliquant vos choix, et par quels canaux ?

Nous allons d’abord en débattre entre nous au congrès car nous avons besoin des analyses des adhérents et de leur appui. Nous discuterons ensuite des modalités d’action. Croyez-moi, nous ne resterons pas inactifs. Déjà, des articles vont paraître dans des journaux nationaux (L’Humanité) et nous sommes invités à des émissions de radio.

Pratiques. Concrètement, existe-t-il des initiatives portées par vos adhérents sur le terrain, pour sortir de la protestation et illustrer la voie de comportements alternatifs et si oui, quelles sont vos initiatives pour les populariser ?

Un certain nombre de nos adhérents sont investis dans les collectifs de défense de la solidarité, ainsi que dans le collectif « Notre santé en danger ». Par ailleurs, bon nombre d’entre nous participons à des projets de construction de maison de santé pluridisciplinaires. Nous nous en faisons l’écho régulièrement dans nos communiqués et sur notre site.

L’enjeu actuel est de sortir cette convention de sa confidentialité corporatiste et que les citoyens s’emparent de ces questions qui les concernent tous, car ce sont eux qui cotisent à l’Assurance maladie.

Pratiques Bonne chance et bon vent pour votre Congrès, Patrick Dubreil !


samedi 26 novembre 2011

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