Lu : La ville d’en bas*

Présenté par Martine Devries

La ville dont il s’agit, précisément, celle qui a fait l’objet d’observation et d’entretiens [1], puis d’interprétation, c’est Roubaix, mais c’est un travail qui permet d’éclairer la trajectoire d’autres villes semblables : ville industrielle de développement rapide au XIXe siècle, et de perte brutale d’activité dans les années 1970. C’est un travail qui éclaire aussi les promenades qu’on peut faire dans la ville actuelle, surprenante par la juxtaposition permanente d’habitats tellement différents, de rues dont l’atmosphère fait basculer juste au coin... une « lecture horizontale de la ville ». Il n’y a pas de théorie plaquée, c’est au contraire l’utilisation de grilles multiples d’observation, et le dépassement de celles-ci qui me semblent fertiles. C’est l’angle de vue choisi, le regard « ni déférent, ni condescendant » sur les gens qui habitent et rendent cette ville populaire : la ville « vue d’en bas ». « C’est à la fois un résultat d’enquête et une proposition théorique et politique ».

Le collectif Rosa Bonheur est composé de sociologues, et d’un géographe urbaniste, et leur travail est axé sur l’espace, la ville elle-même, comment elle se transforme, se façonne au fil du temps, comment elle est modifiée par les manières d’habiter, et essentiellement, par les manières de travailler, par la nature du travail qui y est exercé. Ces habitants, sans travail salarié, travaillent en fait du matin au soir pour survivre, « pour faire avec le contexte devenu hostile », c’est ce que les auteurs appellent le « travail de subsistance ». Celui-ci est décrit et détaillé, plus spécifiquement trois de ses types : le travail de mécanique auto et le commerce y afférent, l’activité « propriétaire-bailleur » et les activités qui en découlent : retaper des logements dégradés, récupérer, vendre, et le travail de reproduction : se nourrir, élever les enfants, créer et entretenir les liens familiaux et sociaux. Ce travail de subsistance modèle, façonne l’espace, il n’a pas lieu en usine, mais dans la rue souvent, au domicile aussi, ou dans des lieux détournés et appropriés. Et toute la ville est ainsi orientée, rythmée, déformée, utilisée par le travail de subsistance. Ce travail est familial, tribal parfois, genré, racisé, les femmes y participent énormément, cela contribue à leur autonomie, mais pas à leur émancipation. C’est loin d’être un espace enchanté, les rapports de force sont visibles, entre hommes et femmes, entre groupes d’origine différente, et les rapports de classe y sont présents aussi. Mais ce travail, ce quotidien, « entre don et marché », ces gens, résistent à la marchandisation, quitte à accepter d’autres formes d’exploitation : « l’instabilité comme quotidien, l’incertitude comme horizon ». Il est à la marge, pas toujours dans les règlements, il est la source d’entraide, et d’appartenance, il est soumis à une morale, qui n’est pas forcément celle de la société libérale, capitaliste. Surtout ce travail est la source, le point d’attache de la représentation de soi qui anime tout un chacun. C’est aussi ce qui sous-tend les relations sociales, de domination et de pouvoir certes, mais aussi d’affiliation et de socialisation. La ville, cette ville, est donc un espace populaire, à la fois un aimant et un repoussoir, un lieu fixe mais aussi le point de départ de mobilités géographiques et sociales. Origine d’espoirs, de satisfactions, de déceptions et de ressentiment, ce n’est pas un lieu de politisation classique.

C’est aussi un enjeu pour les pouvoirs publics, qui cherchent à diversifier la population, à dédensifier l’espace, pour le rendre attrayant pour la classe moyenne, pouvoirs publics qui peinent à comprendre et accepter la réalité telle qu’elle est perçue « vue d’en bas ».

« Regarder la ville et le quotidien populaire d’en bas, sans perdre de vue les rapports sociaux qui maintiennent les classes populaires dans une position subalterne, sans occulter les tensions qui les traversent, c’est voir que ceux et celles dont on dit qu’ils ne font rien ne sont, en fait, ni plus ni moins que des travailleuses et des travailleurs. »

* La ville d’en bas, Travail et production de l’espace populaire Collectif Rosa Bonheur, éditions Amsterdam, 2019.


dimanche 10 janvier 2021, par Martine Devries


[1Travail mené de 2011 à 2015, financé notamment par l’Université de Lille 1, la Maison Européenne des Sciences de l’Homme, et l’ANR. 167 entretiens, formels ou non, observation directe, les auteur.e.s ont également participé régulièrement à des réunions de collectifs de femmes dans les centres sociaux.


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