La lutte contre la fraude rend-elle inhumain ?

Dans son dernier magazine, le journal le Figaro, support fidèle de la politique du gouvernement, s’exprime sur la fraude aux prestations sociales et interpelle ledit gouvernement sur cette situation insupportable : on parle de 15 milliards de fraude…

Noble combat s’il en est, car les victimes de la fraude ne sont pas seulement les comptes sociaux, ce sont surtout les bénéficiaires des prestations qui sont les plus pénalisés par les conséquences de ce déficit. La fraude relève aussi bien de ceux qui ne versent pas les cotisations relatives au travail, que des mafieux qui organisent de véritables trafics, ou de M. X qui perçoit le RSA et qui travaille ici et là pendant quelques heures pour compléter sa maigre allocation. Mais mettre sur le même plan ces différentes fraudes et investir des sommes considérables pour traquer ceux qui trichent pour survivre a de quoi interroger le bon sens.

Mais bien plus grave est la conséquence que cette lutte anti-fraude engendre par le développement d’un climat de suspicion généralisée et par la valorisation de la délation favorisée par les institutions. Ce n’est plus un mystère, les inspecteurs de la CAF mènent souvent leurs enquêtes sur dénonciation, tous les allocataires sont des suspects en puissance. Une conséquence de cette approche de la lutte anti-fraude conduit cette institution à supprimer le versement des allocations dès qu’il y a un doute, sans même prévenir les allocataires. Répandre ainsi dans la société le poison de la délation ce n’est pas défendre les valeurs de la République et le vivre ensemble. Cela provoque des drames humains d’une incroyable cruauté, aux conséquences sociales souvent irréparables. Les exemples auxquels je suis confronté, dans l’exercice de la médecine générale, ne manquent pas ; ainsi, cette femme handicapée obligée de se prostituer pour manger parce qu’une erreur de nom avait conduit à l’arrêt du versement de son allocation d’adulte handicapé ou comme ce nourrisson à qui l’on demande de rembourser son allocation jeune enfant, parce que s’il fut conçu sur le sol Français, il a eu la mauvaise idée de naître dans le pays d’origine de ses parents.

Toutes ces situations montrent comment une lutte contre la fraude peut déraper lorsqu’elle est produite par une idéologie de la stigmatisation de l’autre, surtout envers les plus pauvres de notre société. Combattre la fraude c’est une nécessité, mais défendre une politique sauvage et inhumaine, certainement pas.


dimanche 6 mars 2011, par Didier Ménard

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