Grippe A : la semaine ordinaire de Marina, médecin généraliste.

Lundi

Ma collègue a vu une dame qui a la grippe, en tous cas ça y ressemble : elle tenait à peine debout avec sa fièvre, c’est son fils qui la lui a passée. Le problème c’est qu’elle a aussi une fille de 13 ans, sous cortisone pour une maladie rénale. On appelle les pédiatres qui la suivent à l’hôpital : il faut lui donner du Tamiflu (oseltamivir). On cherche les doses dans le Vidal et l’on appelle la dame.

« Et toi, tu vas en prendre ? » Ma collègue est enceinte. « Je ne vais quand même pas prendre du Tamiflu pendant 6 mois… »

Mardi

Ce jeune homme à qui l’on a laissé entendre que c’était peut-être la grippe, l’a dit à son collège. Sa mère me téléphone : « Le proviseur me harcèle, il appelle 3 fois par jour chez moi, il veut un certificat qui dise que mon fils a la grippe A ». Et moi : « Mais non, on ne le sait pas, on n’a pas fait de prélèvement et c’est secret médical. Qu’il attende les consignes de la préfecture. Dites-lui qu’il nous appelle, on lui expliquera. » Pas de coup de fil du proviseur.

Ma stagiaire prend le métro, elle s’est mouchée sur le quai, tout le monde l’a regardée…

Mercredi

Les parents affolés se succèdent au cabinet : ils ont affiché sur l’école maternelle « 2 cas de grippe A ». « Vous croyez qu’il faut que je garde mon enfant à la maison ? Quand est-ce qu’ils vont fermer l’école ? Il paraît qu’un enfant est mort, c’est une dame de service qui l’a dit à ma copine… »

Je rencontre Allan, 13 ans, devant le garage à vélos, je le connais depuis qu’il est tout petit, il est entré en SEGPA, il n’arrive pas à apprendre à l’école ça ne l’intéresse pas. Sa mère l’appelle de son travail tous les matins (en cachette de son chef) pour qu’il se réveille et qu’il y aille. Il articule d’un air grave : « J’ai la grippe A H1N1 ». Je le regarde : « Ah bon ! t’as pas l’air… » Grand sourire, c’était une blague…

Jeudi

Ce soir c’est la grand messe, au 18e étage de la tour de la mairie : coucher de soleil sur la banlieue, c’est pour ça qu’on y va. Et pour voir les copains : 100 médecins infirmiers pharmaciens de 3 villes, les jeunes médecins qui travaillent au centre de santé municipal, la médecin(e) scolaire qui a eu un bébé l’an dernier, quelques médecins du travail qu’on connaît bien. A l’apéro, je propage l’info : ceux nés avant 1950 sont sans doute immunisés : Pas sympa de faire remarquer notre âge…

Le médecin chef du centre de santé, chargé de la santé publique dans la ville, fait son show et nous embrouille avec l’histoire des vaccins. Il nous explique que ça se fera dans les gymnases, avec 1 médecin 3 infirmiers et 5 administratifs pour remplir les fiches et les questionnaires. Deux questions pertinentes du professeur de médecine générale local : pourquoi les médecins seront-ils payés 3 fois plus que les infirmiers (3C contre 7AMI par heure), et que fera-t-on pour les SDF ? On nous promet qu’ils seront vaccinés comme les autres, même s’ils n’ont pas de bon…on verra bien.

Une copine raconte qu’en Angleterre, ils prescrivent arrêt de travail et paracétamol par téléphone, et ils envoient des masques…ça me plaît

Vendredi

Rencontre avec la directrice de l’école maternelle d’en face : « II faut que je sache qui a la grippe, j’ai des consignes »…et le secret médical ?

Elle continue : « Et moi qui suis asthmatique, je suis à risque, mais je ne veux pas me faire vacciner j’ai peur du Guillain Barré ». Moi : « Où tu as entendu ça ? » Elle :« à la radio ce matin »…

Ma collègue reçoit une lettre du médecin du travail d’une entreprise où une patiente est en stage : « …en l’absence de votre patient, nous pourrons vous contacter, dans le respect du secret médical, pour déterminer l’impact de l’épidémie dans notre établissement… »

Le Doc’ du jeudi est arrivé (c’est ceux du GROG qui l’écrivent) : risque épidémique : grippe modéré, bronchiolite faible, infections respiratoires en hausse, allergies pollens moyen…ouf, je l’affiche.

Samedi

Les enfants sont terrorisés : à l’école, il y a des réunions tous les jours, ça commence par « Vous risquez de mourir de la grippe ». Plus tard, au cabinet : « Docteur, il a le nez qui coule, dites-lui qu’il ne va pas mourir ». Les petits, à la maternelle, doivent faire des exercices pour apprendre à se moucher dans leurs manches : « Vous trouvez pas que c’est dégoûtant ? » Quant aux femmes de service, elles n’ont pas le droit de se faire la bise, ni de se serrer la main, et si elles ont mal aux bras, on les renvoie chez elle…

Sabrina, 23 ans, m’appelle : « J’ai besoin d’un mot je ne suis pas allée hier à mon travail, d’ailleurs c’était une réunion sur la grippe. J’ai mal à la gorge et pas beaucoup de fièvre, je ne sais pas si j’ai bien fait hier je me suis soignée avec des grogs, c’était très efficace mais je n’ai plus de rhum… » « Envoie quelqu’un au cabinet, je te fais ton mot et une ordonnance de paracétamol ».

Finalement, ils sont bien éduqués mes patients…

samedi 19 septembre 2009

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