Carrossez vos lymphocytes : lisez Jean Echenoz !

Alain Quesney
Pédiatre

Lisez Jean Echenoz !

Il n’y a pas de raisons valables que je n’envoie pas, moi aussi, des injonctions puisque j’ai le sentiment d’en être bombardé tous les jours ! Messages préventifs et consignes dilatoires égratignant bonheur et libertés. État d’urgence sanitaire oblige ! Préférentiellement au moment des repas, des voix doctes, horripilantes, préenregistrées ou d’allure synthétique font irruption, intrusion dans l’intime de ma vie. Je ne supporte définitivement pas le «  Il y a les gestes barrière »... De quoi couper l’appétit et faire éteindre la radio.

« Il y a le ciel, le soleil, la mer » qui n’est pas d’Alain Barrière mais de François Deguelt !
Il y a aussi Eluard [...]
« Il y a toujours puisque je le dis
Puisque je l’affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille
Désir à combler faim à satisfaire
Un cœur généreux
Une main tendue une main ouverte
Des yeux attentifs
Une vie la vie à se partager. [...] »

Évoquons le paradoxal et double contraignant « quand on est proche, on ne s’approche pas trop ». Bon ! On regarde ailleurs, on refuse la main tendue, au mieux on se frotte l’olécrane à travers la veste. Qui dira la pauvreté de ces discours rabâchés ?
Claude Roy écrit : « Avant d’être une joie, l’art est une ruse de guerre... contre la mort »
Il me semble, que j’ai choisi médecine pour ruser contre la mort et que mes confères sont aussi des comanches, des artisans, des artistes, des arts-thérapeutes, même s’ils ont été sélectionnés sur leurs connaissances objectives...
Je m’étonne toutefois que le conseil de lire de bons auteurs ou de beaux textes n’ait pas encore été donné par nos chères et Hautes Autorités Sanitaires pourtant si soucieuses de notre santé et de notre bien-être. Apportons donc de l’eau au moulin de leurs Conseils Scientifiques...
Le Dr Lee S. Berk, chercheur à l’Université Loma Linda en Californie (USA), a démontré dès 2001 que le rire entraîne l’augmentation de l’activité de certains globules blancs responsables de l’élimination des virus et des bactéries, renforçant ainsi la résistance de l’organisme. Après la projection d’un film comique, des études ont démontré une augmentation des anticorps salivaires. Rouvrez les salles de cinéma ! Il est prouvé qu’après 10 minutes de rire, le taux d’anticorps au niveau des muqueuses nasales et des voies respiratoires augmente. Le rire nettoie les bronches !

La lecture de Jean Echenoz est hilarante voire désopilante et sa langue proprement jubilatoire. Il en résulte immanquablement un effet antistress significatif sur les performances de nos petits lymphocytes B, T et NK (Natural Killer car tuer lui est naturel ; on pourrait dire de ce dernier que si James Bond a le permis de tuer, lui en a le devoir). Cette lecture qui déclenche le (sou) rire concourt à améliorer notre espérance de vie tout aussi notablement que la pratique du sport ou les caresses à notre animal de compagnie. Vous allez me rétorquer, oh épidémiologistes exigeants, que les études en double aveugle contre placebo ont été effectuées sur des cohortes bien trop petites mais je répondrais tel un antihéros de Jean Echenoz que « vous nous les brisez menu !... »
Je viens de lire à la suite trois ouvrages de Jean Echenoz, tous parus tous aux éditions de Minuit dont certains dans la collection de poche.
1- Cheerokee (Prix Medicis 1983) pourrait se lire comme une parodie du polar classique dans lequel le héros Georges Chave, la quarantaine fatiguée se trouve embarqué dans un scénario effectivement très cinématographique convenu et circulaire fait d’amours déçues, de rendez-vous manqués dans des bars crasseux, de planques dans des berlines glacées et déglinguées, de traques incertaines, d’enlèvements à l’issue catastrophique et de détention dans des friches industrielles. « La mort aux trousses » avec Carry Grant qui serait remplacé par François Morel dans une ami 8 beige albatros !... Le faucon maltais devenu un perroquet amnésique !...

2-L’équipée malaise (1986) pourrait se lire comme une subversion du roman d’aventures, sa douce et drolatique déstabilisation... Jean François et Charles aiment la même femme... qui en épouse un troisième. Bien plus tard, ils se retrouvent embringués dans un complot minable avec tous les ingrédients d’un roman de Joseph Conrad (l’exotisme de pacotille de la Malaisie, les armes de contrebande, les indigènes qualifiés de sournois, le rafiot à bout de souffle et la mutinerie prévisible).

3- Ravel (2006)pourrait se lire comme une biographie détournée des dix dernières années de la vie du musicien. Le grand homme pesait 45 kg pour 161 cm et se déplaçait avec pas moins de 25 pyjamas dans ses malles. Découvrir ces détails anecdotiques est aussi marrant que d’apprendre que nos chaises longues (transats) sont effectivement nées dans les années vingt sur des transatlantiques, que Maurice Ravel a sué sang et eau pour accoucher en même temps de ses deux concertos pour piano « jumeaux hétérozygotes »... Et que le Boléro et son aspect impitoyablement répétitif ont été inspirés par le bruit d’une fabrique du Vésinet proche du domicile du musicien.

Le style d’Echenoz est nerveux et pourtant la lecture en est ralentie par la description fine et fouillée du réel (particularités physiques, habits, intérieurs, paysages et itinéraires Modianesques dans Paris et sa banlieue). On songe aux listes de Perrec plus qu’à celles de Prévert. Et miracle ! tous ces détails pourtant gris anthracite ou ardoise, merveilleusement disposés par la magie du style, nous parlent et nous font relire le paragraphe avec une joie gourmande. C’est comme si le lecteur devenait l’auteur. Echenoz plus modeste (?) dit qu’il écrit pour un lecteur imaginaire qui est lui.

Simplicité et brièveté du récit, pas ou peu d’accès à la pensée ni aux états d’âme des personnages, répétitions, polysémie, métaphores systématisées, plans fixes, contre plongées, bandes-son riches associant bruits de l’histoire et sons de la phrase. Comme l’a écrit un critique, la mécanique fictionnelle d’Echenoz c’est une véritable ciné-cure ! En tout cas, de mon point de vue Echenoz c’est mieux que l’Imo-cure (immunomodulateur très prescrit en pédiatrie dans les années quatre-vingt-dix) !
Un exemple d’humour décalé -
Dans Cheerokee, Véronique vient d’être enlevée mais elle conseille à son kidnappeur de passer la seconde pour parvenir à faire démarrer en pente l’auto en panne.
Dans le même ouvrage Bock, cambrioleur malchanceux s’excuse auprès du propriétaire après sa tentative avortée et lui demande d’avoir accès à son téléphone pour faire soigner Ripert son collègue blessé. Beaucoup de personnages vont d’ailleurs par deux (un grand maigre et un petit gros) comme les gendarmes ou les motards de mon enfance. On songe aussi à Bouvard et Pécuchet de Flaubert (d’autres antihéros !). Jean Echenoz confiait en 2017 sur France Culture que cet ouvrage est l’un de ses livres de chevet.
Un exemple de métaphore répétitive dans L’équipée malaise concernant un cliché du polar : les glaçons dans le verre de whisky... Version 1 : « un glaçon tournait lentement à l’intérieur du verre, comme un moine vieillissant s’amenuise dans son cloître ». Puis quelques pages plus loin la version 2 : « le cube de glace a repris son lent parcours de détenu à l’heure de la promenade ».

«  Le minimalisme est un mouvement artistique qui a vu le jour dans les années soixante. [...].
En littérature, le minimalisme désigne la génération des écrivains qui viennent après Samuel Beckett et le nouveau roman, [...]. Il faut pourtant noter qu’il n’existait pas de groupe, d’école ou de manifeste minimalistes. Il s’agit plutôt d’une nouvelle génération d’auteurs qui revendiquent leur singularité et leur autonomie dans le champ littéraire moderne. [...] Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint, Marie Redonnet et Patrick Deville, tous publiés chez Minuit, sont considérés par la critique comme les figures emblématiques du minimalisme littéraire qui optent pour une nouvelle forme de la narration, et un style basé sur la simplicité et l’abréviation. L’idéal de l’écriture chez les romanciers dits « minimalistes » consiste à faire l’économie du style, de la péripétie et du sentiment. Pour être un bon romancier, il faut donc faire bref et écrire au plus sec. Or, l’impassibilité et le gommage des sentiments du personnage minimaliste ne veut pas dire l’absence des impressions sensorielles ou des perceptions corporelles. [...] Même dans ces romans dits “impassibles”, le rapport à la matière peut expliquer le monde émotif et affectif du personnage qui... miraculeusement se transmet au lecteur »
... et (je rajoute) stimule ses lymphocytes.
Bonnes lectures !


lundi 22 mars 2021, par Alain Quesney

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