Avons-nous vraiment déclaré la guerre au cancer ?

par Geneviève Barbier - Pratiques N°22

Légitimée par une forte campagne anti-tabac 1), la France annonce le plan de lutte contre le cancer présenté dans le « Rapport de la commission d’orientation sur le cancer ». Nous y découvrons la dernière version de toute une organisation sociale dédiée à ce qui est en effet un « drame national ».

La politique annoncée à propos du cancer va-t-elle seulement infléchir l’explosion de l’endémie qui tue désormais 1 homme sur 3 et une femme sur 4 en France 2), dont l’incidence a augmenté de 63 % en vingt ans, et qui tue aussi nos enfants ?

Une telle ambition supposerait qu’on s’attaque aux causes du cancer et pas seulement à ses effets. Or, la dernière commission d’orientation et de lutte contre le cancer prévoit surtout un accès facilité aux chimiothérapies, des enveloppes financières spécifiques pour les traitements du cancer dans les services hospitaliers, davantage de médecins cancérologues, toujours plus de recherche dans un contexte réaffirmé de concurrence mondiale, et six « cancéropoles » régionales : un magnifique tapis rouge est déroulé sous les pas de ce nouveau fléau.

En d’autres termes, le plan 2003 qu’on nous prépare serait l’équivalent d’un programme contre les accidents de la route consistant à construire des services d’urgences aux carrefours et à former plus de chirurgiens orthopédistes.

Que prévoit la commission d’orientation pour éviter le cancer ?

La grande priorité de prévention, nous dit-on, est de s’attaquer aux « comportements », à savoir le tabac, l’alcool et l’alimentation. Pour nous en convaincre, on nous annonce que l’alimentation et le tabagisme sont « réputés peser pour 35 % et 30 % des causes de cancer ». Cette image n’a guère de sens : une « réputation » doit souvent plus aux bavardages qu’à la réalité. Mais la confusion est installée et le lecteur intègre la notion de risque « choisi », qui amène naturellement à la nécessité « d’éduquer ». Ce discours qui marginalise les malades, les isole du contexte social et les rend responsables de ce qui leur arrive est fondamental pour façonner les jugements collectifs. Mettre en péril sa santé proviendrait donc d’une forme d’ignorance ou de déviance sociale : nous serons bientôt prêts à accepter la disparition de la Sécurité sociale et réclamer la nouvelle logique assurantielle où chacun cotisera selon son risque « personnalisé »… et ce qu’il peut payer pour sa santé.

Si personne ne conteste que le tabac et l’alcool tuent, leur poids est volontairement exagéré pour une autre raison : mettre en relief les responsabilités individuelles permet ensuite de glisser sur les risques professionnels ou environnementaux qui n’occupent plus, en fin de liste, que la petite place accordée au détail.

Détails en effet, les 1800 à 5200 décès 3) attribués à la dioxine par la prudente commission du ministère de l’environnement en 98 : les incinérateurs d’ordures ménagères rejettent leurs cendres contaminées à la dioxine qui sont utilement « valorisées » pour faire les routes ou border les chemins forestiers et que l’on s’étonne de retrouver dans nos assiettes. Les enfants sont les plus vulnérables, entre autres parce qu’ils consomment plus de produits laitiers.

Détail aussi, les pesticides qui ne figurent pas dans les propositions d’action sur les cancers environnementaux ! La France, deuxième utilisateur mondial de pesticides (120 000 tonnes par an) aurait du mal à changer ses habitudes. Les pesticides, dont certains sont cancérigènes, se concentrent dans les graisses animales, passent dans le lait maternel et sont la cause de nombreuses intoxications chez les agriculteurs, notamment les viticulteurs et les céréaliers. Comme si cela ne suffisait pas, les pesticides autrefois utilisés sur les cultures sont maintenant dans les OGM : nous laisserons donc aux générations futures nos pesticides obligatoires et nos déchets nucléaires quasi-éternels.

Le silence sur les conditions de travail des travailleurs des centrales nucléaires et sur l’augmentation des cas de leucémie chez les moins de 25 ans aux abords des usines de déchets nucléaires est pesant. Devons nous comprendre que la polémique est terminée, ou que, pour ne pas inquiéter inutilement l’opinion, ces questions seront tranchées par les experts ?

Si de nombreuses études épidémiologiques établissent une relation entre l’augmentation des cas et une exposition à des facteurs cancérigènes liés à l’environnement, elles peinent à prouver le lien de cause à effet. Cette situation va durer : la charge de la preuve est difficile à établir, et juridiquement elle incombe non pas aux pollueurs, mais aux victimes. Si l’on ajoute que les chercheurs ayant mis en évidence des risques qui embarrassent l’industrie chimique, agroalimentaire ou nucléaire sont l’objet de tracasseries incessantes, on se demande si l’exigence de la preuve n’est pas parfois l’alibi de l’immobilisme en paralysant « faute d’arguments scientifiques », tout processus décisionnel. Est-ce gênant ? Après tout, le temps de compter les morts attribuables, la recherche aura progressé et les affaires aussi.
Car, il ne faut pas l’oublier, notre « drame national » est indirectement un des premiers employeurs du pays : si le cancer coûte 15 milliards d’euros, c’est qu’il rapporte aussi 15 milliards d’euros à ceux qui en vivent, qu’il s’agisse du dépistage, des soins, du médicament ou de l’imagerie médicale. Bref, qu’on le veuille ou non le cancer participe à la croissance nationale et souffrir du cancer en silence est une nouvelle forme de patriotisme passif.

A ce stade, on commence à percevoir pourquoi aucune véritable politique de prévention du cancer n’est engagée en France. Seule Simone Veil, alors ministre de la Santé en 1975, a osé réclamer « 1 F pour la prévention, 1 F pour les traitements »…et a dû battre en retraire devant la puissance des lobbies criant au scandale.

Le rapport de la commission d’orientation sur le cancer est un document hybride à mi-chemin entre l’appel d’offre et la propagande, l’une à l’intention des marchés ouverts par le cancer, l’autre pour endormir la population sur un constat autiste qui oublie l’essentiel, à savoir que notre société est cancérigène et ne veut pas le voir.

Qui proposerait jamais de remettre en question nos sociétés « développées » obsédées par le toujours plus de croissance, de consommation et de « progrès », qui ne savent plus où mettre leurs déchets, s’apprêtent à tuer pour faire main basse sur le pétrole, imposent les OGM dans l’aide alimentaire et donnent des leçons au monde ?

La problématique du cancer, dans tous ses aspects, est symptomatique du monde marchand et de ses terrifiantes dérives : la guerre du golfe et la guerre contre le cancer sont deux combats produits de toutes pièces par nos sociétés, où les pertes civiles comme les morts du cancer font figure de dégâts collatéraux qui ne disent pas leur nom.

Lorsque les familles en auront assez de voir mourir leurs enfants et de s’entendre dire que le cancer est une fatalité liée à « l’allongement de l’espérance de vie », quand chacun sera convaincu que les augmentations « inexpliquées » des leucémies, des lymphomes, des tumeurs cérébrales et de la thyroïde ont quelque chose à voir avec un monde de plus en plus toxique, peut-être aurons-nous le courage de regarder si notre politique agricole, industrielle ou énergétique ne mériterait pas d’être repensée ?

1) « les cancérologues prêchent le sevrage à tout âge », Libération du 4 février
2) Rapport de la commission d’orientation sur le cancer, 16 janvier 2003
3)« dioxines, recommandations » CCP Comité de la précaution et de la prévention, ministère de l’environnement

Geneviève Barbier
Médecin généraliste

samedi 18 octobre 2008

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