Au delà des mots

Monsieur Saout a eu tort. Dire que les médecins utilisent les indemnisations données par l’assurance maladie pour s’équiper en informatique et télé-transmettre les feuilles de soins pour offrir à leurs femmes des sacs à mains et à leurs enfants des « play mobil » est évidemment une grosse bêtise.

Ces propos outrageants, prononcés sur une radio nationale au moment ou l’auteur est nommé par le président de la république au sein d’une commission qui doit faire des propositions pour réformer la médecine libérale, associent à la bêtise, l’irresponsabilité.

D’autant plus que cette injure vient frapper une profession profondément en crise. Les inquiétudes sont profondes sur l’avenir de la médecine générale, nul ne sait si demain ou après-demain il y aura encore des médecins généralistes dans ce pays, ce qui est très grave pour l’ensemble des citoyens. A voir comment les jeunes médecins évitent cet exercice professionnel et comment les anciens ont hâte de prendre leur retraite, la question est posée. Il n’est pas responsable, dans cette situation, d’humilier les médecins qui tentent, malgré l’adversité, de tenir bon la barre. Mr Saout est trop au fait de cette réalité, lui qui arpente sans cesse les tribunes où l’on parle de cette crise. Il sait, ou il devrait savoir, au regard de ses responsabilités, que les indemnisations offertes par l’assurance maladie sont loin d’être à la hauteur des investissements nécessaires pour réaliser la télé-transmission. Les représentations idiotes qui véhiculent l’idée qu’un médecin libéral est un professionnel plus apte à se faire de l’argent sur le dos du pauvre malade que de s’occuper des maladies rares sont, elles, présentes dans l’esprit de Mr Saout, au point de lui faire dire ces grossièretés. Les associations de malades sont-elles encore prisonnières de ces archaïsmes ?

Mais, au delà des mots, de l’injure, où est le véritable problème.
Il y a, entre les associations de malades et les médecins généralistes, une profonde incompréhension. Les associations de malades se regroupent autour de maladies. Chacune d’entre elles se donne pour mission d’aider les personnes atteintes de la même pathologie, en partageant la connaissance de cette maladie, en diffusant de la formation et en défendant les intérêts des malades auprès des institutions. Ce travail est consacré par la loi de 4 mars 2002, appelée loi Kouchner. Cette loi donne une reconnaissance aux associations pour siéger dans toutes les commissions ad hoc. Ces associations se sont regroupées dans un collectif, le CISS, ce qui est une bonne manière d’être plus efficace, car mieux entendu. Avec tout cela, nous ne pouvons qu’être d’accord, puisque il s’agit de faire vivre la démocratie. Mais, si nous observons de plus près les relations des associations avec les médecins, il est facile de constater que celles-ci entretiennent un hiatus avec le corps médical. Les interlocuteurs naturels des ces malades sont le plus souvent des médecins spécialistes, voire très spécialistes, pour les maladies rares. Les associations se considèrent elles-mêmes comme spécialistes de la maladie et des savoirs profanes portés par les malades, savoirs profanes qui, associés aux savoirs des médecins spécialistes, doivent définir le corpus des compétences nécessaire au traitement des maladies. Dans cette rencontre entre les associations de malades et les centres référents des maladies, il n’y a pas de place pour la médecine générale, qui est perçue, aussi bien par ces centres de références que par les associations, comme des professionnels de la bobologie, ce qui, évidement pour eux, n’a rien à voir avec la gravité des maladies justifiant la création d’associations.

Au delà de l’ignorance qui réduit la médecine générale à la bobologie, il est bon de rétablir une vérité, qui pourra peut être aider à changer les représentations, et à considérer le médecin généraliste comme un professionnel indispensable à l’accompagnement d’une personne atteinte d’une maladie chronique ou d’une maladie rare. Car, en dernière analyse, quand la science atteint ses limites, quand les centres de références, si performants soient-ils, ne peuvent plus grand chose pour lutter contre la maladie, quel est le professionnel qui est le plus concerné si ce n’est le médecin généraliste ? Qui, lui, n’est pas le médecin d’une maladie mais le médecin de la personne, avec tous ses problèmes. Notre travail de médecin généraliste n’est pas le même que celui du médecin spécialiste, il lui est complémentaire, mais indispensable.

Alors, il ne sert à rien, ni pour les médecins ni pour les malades, d’humilier le médecin libéral car, si demain il n’est plus là, qui se trouvera le plus en difficulté ?

mardi 23 février 2010

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