Allons nous laisser « crever » des personnes devant nos portes ?

Brigitte Tregouët
Médecin généraliste

Allons nous laisser « crever » des personnes devant nos portes ? Oui, j’utilise ce mot « crever » parce qu’il correspond au réel.

Nous, qui soignons ces hommes, femmes, ces enfants venus de l’autre bout du monde, dans des conditions parfois atroces, nous avons été sidérés par cette décision, qui va à l’encontre de toute notre histoire, et de nos valeurs que nous sabordons nous-mêmes. Où sont « Liberté, Égalité, Fraternité » ? Où sont les French Doctors, Prix Nobel de la paix en 1989 ? Sommes-nous allés soigner à l’autre bout du monde, tout en étant incapable de soigner ceux qui sont ici ? Quel paradoxe absurde !

Mensonges des discours ambiants et avec, parfois, la complicité des médias.
Non !
La CMU ne paye pas de la chirurgie esthétique.

Minimisation des problèmes de santé.
Non !
Il ne s’agit pas seulement de bronchites pouvant se compliquer en pneumonie dans les squats de la capitale, des exilés précaires vivent dans toutes les régions de France.
Il s’agit de séquelles de torture, de sida, dont la contamination a pu se faire sur le sol français, compte tenu des conditions de vie lors de leurs premiers mois.
Il s’agit d’enfants handicapés de diabètes, de tuberculoses.
Mais me direz-vous ces pathologies graves on les soignera quand même, c’est prévu. L’hypocrisie est totale, comment ferons-nous les diagnostics sans prise en charge initiale ? L’illusion de « faire payer » : traverse-t-on la Méditerranée en zodiac avec des Euros en espèces dans sa valise ?

Quant aux exilés sanitaires, ceux-là qui se savent gravement malades et qui, luttant contre la mort, arrivent en France pour survivre. Comment ose-t-on parler d’eux en termes de « tourisme médical » ?

Il est légitime qu’il y ait des discussions au sommet, entre les ministres de la santé des pays d’origine et ceux des pays d’accueil, pour que des prises en charge efficientes soient mises en place en amont. C’est ce qui se passe, par exemple, depuis quelques années pour la prise en charge de l’hépatite C en Géorgie. En attendant des solutions de fond, laisser ces personnes mourir sur nos trottoirs est indigne, stupéfiant, révoltant, minable, honteux, contraire au serment d’Hippocrate.

Mensonge des discours xénophobes. Non il n’y a pas de submersion. La France a déjà connu et assumé des mouvements migratoires plus importants, 80 000 Russes sont arrivés à Paris en 1920, 1 million d’exilés se sont dispersés dans les pays occidentaux à l’époque des boat people.

On ne calme pas le discours raciste en lui lâchant du lest. Au contraire on le nourrit, on le légitime, on le fait grandir. Car le ventre de la bête immonde est encore fécond.

Les autorités françaises seraient bien inspirées de tenir compte de l’élan de solidarité citoyen qui s’est créé un peu partout dans notre pays et de s’appuyer sur ces forces vives. Le président Giscard avait été capable de le faire en son temps. Sans doute, ceux qui s’emploient à accueillir les nouveaux arrivants et à préparer la France de demain ne sont pas assez dangereux, pas assez agressifs.

Mépriser, négliger, humilier les primo arrivants, c’est créer une immense douleur qui détruit la construction de sentiment d’appartenance au pays d’accueil. Cette douleur se transmettra dans les générations suivantes, avec toutes les conséquences imaginables. C’est une bombe à retardement.


jeudi 7 novembre 2019, par Brigitte Tregouet

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