Vignette clinique sur les méfaits de l’échelle de douleur

        1. Une évaluation chiffrée de la douleur qui peut tuer ! Contre une métaphore parlante, et déterminante pour un diagnostic médical d’urgence, et qui peut sauver ?

J1 le soir
Mme X prend sa douche.
Brutalement, elle est saisie par « un coup de poignard » partant de la nuque et s’enfonçant dans l’œil gauche. Elle n’est pas seule, elle appelle, après quelques instants de troubles de la connaissance, elle peut juste dire à son mari : « Les pompiers, une ambulance, vite, appelle les filles. »

C’est SOS médecin de nuit qui arrive une heure plus tard, sous une forme féminine et jeune.
Mme X décrit avec effort et précision : Un coup de poignard dans l’œil gauche, une douleur insupportable, inconnue.

  1. SOS : Madame, calmez-vous, sur une échelle de 0 à 10 à combien évaluez-vous votre douleur ?
  2. — Mme X : très agitée, en criant : 15, vite on perd du temps, une ambulance.
  3. SOS : Madame si vous ne m’aidez pas, je ne peux pas faire votre bilan, maintenant que je suis ici, c’est moi qui décide si cela relève d’une ambulance ou non.
  4. — Mme X à son mari : On perd du temps, vite, les pompiers.

Le mari de Mme X et son gendre vont à la caserne des pompiers qui se trouve juste en face. Toutes les voitures sont sorties, il en reste juste une pour les grandes urgences ! Mais si celle de SOS médecin est arrivée, c’est elle seule qui peut décider.

  1. SOS : Alors vous évaluez votre douleur à 10, si je comprends bien, vous savez c’est un premier épisode de céphalées, c’est très douloureux, ouvrez les mains, fermez-les… etc.
  2. — Mme X : Non, vite, on perd du temps.

SOS fait une injection de calmants à Mme X.

  1. SOS : Je vous déconseille les urgences de nuit, c’est terrible, on attend beaucoup, allez-y tranquillement demain, c’est un premier épisode de céphalées, votre femme ne connaît pas, ça peut être vraiment douloureux.

J2 tôt le matin et jusqu’au soir
Mme X à 6 heures réveille son mari, « il faut aller à l’hôpital, ce n’est pas ça.les maux de têtes sont fort mais ce n’est pas ça, cette douleur d’hier, ce n’est pas ça ».

Service des urgences d’un grand hôpital. : Perfusion de calmants, scanner non injecté, diagnostic confirmé : céphalées, premier épisode.

J3 7 heures du matin

  1. —Mme X insiste : « Ce n’est pas ça ! »

Sur le conseil téléphonique d’un ami médecin, chirurgien, elle est accompagnée en voiture par son mari à l’hôpital Lariboisière aux urgences spécifiques céphalées etc.
À 8 heures elle est prise en charge par un médecin jeune, une femme également. Après description de la douleur de J1 par Mme X, elle demande un scanner injecté, une IRM, à la suite de laquelle elle vient lui dire : « C’est sérieux, je dois faire une ponction lombaire immédiatement pour confirmer l’IRM ».
Elle allonge Mme X, dans le bureau, elle lui dit : « Vous avez peur ? ».
« Oui, mais j’ai confiance » répond Mme X.
Quelques minutes plus tard, elle confirme : « C’est sérieux, la ponction est rose, mais ne paniquez pas, j’ai appelé Ste Anne en neurochirurgie, et le Samu ».
L’urgence est enfin entendue.

J3 Le soir
Ce médecin prévient Mme X : « On vous attend ».
Diagnostic : Hémorragie méningée par rupture d’anévrisme.
À Ste Anne en neuroradiologie interventionnelle : angiographie cérébrale, embolisation d’anévrisme.

J4 – J5 – J6 – J7
Neuroreanimation
Épisode de la métaphore :

  1. — Un jeune interne fait ses classes, il passe voir Mme X en J5 ou J6 : « Alors Mme X qu’est ce qui vous est arrivé ? ».
  2. — Mme X : « Un coup de poignard dans l’œil gauche, brutal, d’une douleur inconnue insupportable ».
  3. — L’interne : « Ah ! Mais ce que vous dites, c’est exactement ce que tous les étudiants en médecine connaissent, cette métaphore de l’attaque du 3e nerf crânien est dans tous les bouquins… “un brutal éclair d’orage dans un ciel pourtant clair”… »

J8 – J9 – J10 et les suivants
Retour progressif de la vision et du reste des fonctions du corps, mais surtout ! Réflexion de Mme X sur les méfaits de l’évaluation chiffrée de la douleur (pourtant à 10 !) comme unique point d’appui d’un diagnostic dans un cas d’urgence, là où les mots, la métaphore !!! la description précise de la douleur, et la demande d’urgence réitérée du patient n’ont strictement aucun effet. C’est la certitude et l’insistance de Mme X, enfin entendue seulement par ses proches, puis dans ce service spécialisé, qui a pu mettre les compétences scientifiques de pointe au service du patient.


  1. Témoignage aimablement transmis par radio-a (redaction1@radio-a.com)

lundi 26 février 2018, par René Fiori

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