Information médicale et conflits d’intérêts : un label ’Santé propre’ pour les experts et les journalistes ?

Pratiques s’est déjà fait l’écho de l’indignation suscitée par le rejet par les députés de l’amendement du Sénat, qui faisait obligation à l’Ordre des Médecins de rendre publiques les conventions passés entre les médecins et l’industrie pharmaceutique. [1]

Une fois de plus, l’exemple de démocraties, si ce n’est moins corrompues, du moins plus transparentes, nous viendra-t-il du monde anglo-saxon ?

Il est intéressant de noter que si les choses bougent de ce côté depuis un certain temps, le mérite en revient apparemment moins au personnel médical qu’à la presse. Ce sont en effet les journalistes spécialisés qui, depuis quelques années, prennent la tête de la rébellion contre les ’informations biaisées que leur fournissent les « experts » : médecins, pharmaciens, chercheurs, ou même, industriels en direct.

Ainsi, en 2004, les Australiens créent le site http://www.mediadoctor.org.au/ en accompagnement du dépouillement de 207 articles ou interventions télévisées d’information médicale : 53 % d’entre ces communications ne faisaient état d’aucun effet secondaire. Sur 170 communications sur les 207 citant un expert ou une source scientifique, on décelait 85, soit 50 %, ayant au moins un lien financier avec le fabricant du médicament faisant l’objet de la communication, lien qui n’était révélé [par l’intéressé lui-même] que dans 33 cas sur les 85. [2] . Un an plus tard, création au Canada du site homologue http://www.mediadoctor.org.ca/ sur la base de dépouillements comparables. [3]

Les Etats-Unis s’y mettent : en 2008, le journaliste Gary Schwitzer rend compte d’une enquête s’étant déroulée sur 22 mois, portant sur 500 articles, avec triple notation, selon les 10 critères établis par The HealthNewsReview.org project. Résultats : 38 %des articles n’évoquent pas de traitements alternatifs, 44 % ne se donnent pas la peine de rechercher des sources d’information indépendantes ou divulguer des conflits d’intérêts, 33 % seulement font allusion à des effets secondaires néfastes, etc. [4]

Simultanément, le monde universitaire s’éveille, malgré les risques de représailles sur ses budgets du fait de la mise en cause des sponsors. : l’ABIM (American Board of Internal Medicine Foundation) et l’IMAP (Institute on Medicine as a Profession), suivis par l’AAMC (Association of American Medical Colleges).édictent une charte de comportement éthique en 10 points à laquelle les auteurs de communications médicales - professionnels de santé, chercheurs, journalistes - sont invités à se conformer. Les autorités de santé fédérales traînent les pieds, mais des Etats, comme le Vermont, décident d’obliger les industriels à déclarer leurs liens financiers avec le milieu médical local. [5]

Enfin, en 2008, deux journalistes spécialisés publient une première liste nominative de 100 experts garantissant à leurs mandants l’absence de financements industriels de leur activité actuellement et depuis au moins cinq ans, mettant ainsi un savoir non biaisé à la disposition des media. Double effet contradictoire de la publication de cette liste : un afflux de candidatures pour y figurer , d’une part, et une campagne de protestations indignées, de l’autre, propulsée sur des blogs sponsorisés par l’industrie pharmaceutique. [6]

Et la presse, les media audio-visuels français dans tout cela, spécialisés ou grand public ? Silence radio, c’est le cas de le dire ! Mis à part l’exception de plus en plus connue de PRESCRIRE, l’action opiniâtre du FORMINDEP et, dans un domaine connexe - celui de la formation continue des médecins -, de la S.F.T.G. qui met, comme les précédents, un point d’honneur à refuser les subsides pharmaceutiques, et mis à part quelques blogs militants, quel engourdissement des consciences…

Mesdames, Messieurs les journalistes, réveillez-vous ! Quand une multinationale du médicament licencie un de ses cadres qui avait dénoncé la promotion abusive d’un de ses produits, jugé pourtant inadéquat par les autorités sanitaires [7], quand une autre cherche à coups de procès à décourager les experts indépendants d’intervenir dans les débats, [8], quand l’industrie impose des molécules nouvelles plusieurs fois plus onéreuses que des produits traditionnels tout aussi efficaces (Voir L’essai de l’ALLHAT : Traduction française du FORMINDEP : http://www.formindep.org/Grande-etude-petites-consequences), se taire c’est désinformer !

.

vendredi 19 décembre 2008, par Lucien Farhi


Nous remercions le service de documentation de PRESCRIRE qui a bien voulu mettre à notre disposition quelques unes des références citées dans cet Edito


[1cf actualité Pratiques nov 2008

[2Moynihan R, Bero L, Ross-Degnan D, HenryD, Lee K, et al. (2000) Coverage by the news
media of the benefits and risks of medications.
N Engl J Med 342 : 1645-1650

[3Cassels A, Hughes MA, Cole C, Mintzes B,
Lexchin J, et al. (2003) Drugs in the news : An
analysis of Canadian newspaper coverage of
new prescription drugs. CMAJ 168 : 1133-1137

[4Schwitzer G (2008) How do US journalists
cover treatments, tests, products, and procedures ?
An evaluation of 500 stories. PLoS Med 5(5) : e95.
doi:10.1371/journal.pmed.0050095

[5New developments in Managing Physician-Industry Relationships
David Rothman and Susan Shimonas
J.A.M.A., September 3, 2008

[6Is there an (un-biased) doctor in the house ?
Jeanne Lenzer and Shannon Brownlee
BMJ 2008 ; 337 ; a930

[7Roche is suspended from ABPI for « actions likely to bring discredit » on the industry.
BMJ. 337. a835

[8Peer Review in the Balance (à propos d’un procès perdu par Pfizer contre le EJM et le J.A.M.ADepartment of Health Law, bioethics and human Rights, Boston Universty of Public Health
NEJM, May 22, 2008)

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