L’art du ricochet, ou le plaisir du transversal

L’exemple de la grossesse

Quelque chose qui m’a beaucoup plu dans le groupe de formation continue de la SFTG où j’ai été longtemps, c’est que chacun choisissait en début d’année un sujet qui l’intéressait et avait ensuite carte blanche pour organiser sa soirée, le choix de l’expert, les angles de vue, etc.

Alors, souvent, j’ai trouvé très plaisant de partager avec d’autres ce que j’avais appris ailleurs et de faire des ponts. Le plaisir des connaissances biomédicales était nourri, complété par d’autres savoirs venus d’ailleurs ;

Par exemple, en 2001, j’ai animé avec une amie une soirée sur la grossesse. On avait mijoté un menu varié, pleins de vitamines.
C’était au tout début des réseaux de soins autour de la périnatalité. Une gynécologue obstétricienne de la maternité des bleuets (celle des métallurgistes de la CGT qui avait été pionnière sur l’accouchement sans douleur) m’avait raconté et donné leur protocole de surveillance avec un tableau très simple et utilisable.

Une amie de Pratiques, responsable de Migrations santé Alsace m’avait passé des études anthropologiques passionnantes sur la prématurité qui montraient que les femmes migrantes entourées ont moins de risque de prématurité que les femmes d’origine française. Pour eux, l’absence de tout support social et d’encadrement affectif constitue un facteur de risque en matière d’accouchement prématuré. Le support médical devient déterminant, la "femme en détresse" se tournant vers l’institution médicale (plaintes somatiques et demande d’aide accrue). Les anglo-saxons définissant la maladie psychosomatique comme "un chagrin sans larmes", les auteurs de l’étude évoquaient la prématurité comme une solitude sans contenant
http://www.lesjta.com/article.php?ar_id=635

On avait repris le tableau de Papiernik sur les facteurs de risque de prématurité et donc abordé les inégalités sociales de santé.

Parallèlement, grâce à Pratiques, j’avais été en contact avec André Cicolella toxicologue qui faisait un travail d’alerte sur les pathologies environnementales et sur les agents cancérigènes et tératogènes, notamment sur l’ether glycol chez les personnes travaillant dans la sérigraphie. On avait donc parlé des précautions à prendre lors de la grossesse, au-delà des questions de tabac et d’alcool. A l’époque, on avait à peine abordé la question des téléphones portables qui étaient moins développés..

J’avais eu l’occasion d’utiliser les services du CRAT, (centre de référence sur les agents tératogènes) et on avait parlé de la facilité du recours à cette équipe pour aider aux choix thérapeutiques pendant la grossesse.
http://www.lecrat.org/

On avait photocopié des outils à usage des future mères (du Bulletin Epidémiologique Hebdomadaire) sur la listériose etc.

Ensuite, quelques années plus tard, j’ai utilisé ce travail anthropologique autour de la place du support dans la prévention de la prématurité pour une soirée dans le nouveau réseau périnatalité qui se constituait dans le secteur géographique. A l’époque, j’avais apporté des objets pour que les participants puissent mieux imaginer le concret du soin, notamment des poupées russes, des matriochkas pour dire combien le fait d’être entourée peut aider à entourer son enfant. Et aussi en parlant de l’effet « fromage et dessert », où les femmes ont droit au luxe, à la fois la sécurité de l’hôpital et la sollicitude de la ville.

Martine Lalande, amie participant au même réseau - parmi d’autres -, elle aussi rédactrice à la revue Pratiques, et qui enseigne un peu la médecine générale à la faculté Bichat (Paris7) a mis l’histoire des Matriochkas en diaporama pour introduire un cours (animé en commun avec une jeune généraliste et un obstétricien exerçant dans un hôpital de banlieue) sur le suivi de la femme enceinte par le médecin généraliste, dans le cadre du Diplôme Universitaire de Formation Médicale Continue pour des médecins généralistes en exercice.

Martine Lalande : « cette histoire des Matriochkas permet de situer d’emblée la question de l’importance de la qualité du suivi des femmes enceintes, en combattant certaines idées reçues sur la capacité de femmes en difficulté sociale à mener à terme leurs grossesses et à avoir un projet de maternité solide, qui en fait se réalise très bien quand elles sont soutenues. C’est d’ailleurs vrai pour toutes les femmes, et ce qui se raconte dans les cours traditionnels (par exemple que le bas niveau socio-économique est un facteur de prématurité) est remis en cause, ou du moins relativisé, par ces études qui montrent combien l’accompagnement est le plus important, dont le fait que les soignants se sentent concernés et qu’ils prennent aussi en compte l’entourage. Cela n’a rien de révolutionnaire, mais ce n’est pas mal de le dire d’emblée. J’avoue que les participants à ce cours sont très attentifs à ce moment, et que l’expert obstétricien (non universitaire, car depuis quelques années nous n’avons pas trouvé de gynéco-obstétricien universitaire pour nous seconder dans ce cours, heureusement que ce correspondant devenu ami s’en est chargé, de façon très souple, ouverte à la critique, et efficace avec ses explications et avis d’expert...) me soutient franchement dans cet exposé, pas très traditionnel (la psychosomatique est rarement la tasse de thé de la médecine enseignée à l’université). »

Bref notre sentiment est que pour nous et pour les participants, ces échanges ont été l’occasion de cadeaux en ricochets, utiles au quotidien, qui se sont poursuivis au cours des années, selon des formes différentes. Etre au plus près des référentiels scientifiques et en même temps ouvrir vers d’autres savoirs, acquis dans la vraie vie, ou dans la vie militante ou associative. Approfondir ses connaissances, faire partager à ses collègues proches des choses apprises ailleurs, cela fait vraiment partie du plaisir du métier.

mercredi 23 juillet 2014, par Martine Lalande, Elisabeth Maurel-Arrighi

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