Pratiques, les cahiers de la médecine utopique

Violences de la psychiatrie

Pratiques N°75 Les huis clos de la violence, octobre 2016 , par Gekiere, Gravier

Téléchargement

  • Pratiques_No75_violences-de-la-psychiatrie.pdf

La violence physique, la contrainte par corps, reste une réalité très consistante, quotidienne de la psychiatrie. Mais cette violence, la plus spectaculaire, est enchâssée dans une violence langagière et contextuelle, et de plus en plus judiciaire, voire pénale, insidieuse et désobjectivante.

En janvier 2016, la loi de Santé a prévu, dans son vaste fourre-tout, un article pour que les pratiques de contention en psychiatrie soient systématiquement répertoriées [1], en réaction à cette violence physique, prescrite au nom de la sécurité, et dénoncée comme inhumaine et de plus en plus banalisée.

En mars 2016, la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL), Adeline Hazan, a rendu publiques des « Recommandations en urgence » sur l’hôpital psychiatrique de Bourg en Bresse pour dénoncer les pratiques de contrainte maximales qui s’y sont développées, parmi lesquelles :
– Toutes les unités sont fermées à clef, sauf pour dix-neuf lits sur quatre cent douze.
– Une restriction à la liberté de circuler encore plus prononcée dans les unités de soins de suite, placards fermés, sorties très limitées hors de l’unité, quatre cigarettes par jour, maintien en chambre fermée, prescription de contention et d’enfermement au long cours sans réexamen médical. 

– Quarante-six chambres d’isolement, trente-cinq patients « en contention » certains jours, très nombreux patients enfermés en chambre ordinaire.
Et « des pratiques inhabituelles qui rencontrent une résignation préoccupante tant de la communauté soignante que des patients ».

La réorganisation en 2010 de cet hôpital psychiatrique a joué, sans doute, un grand rôle dans ce désastre actuel : la moitié des lits sectorisés, de psychiatrie générale donc, ont été redistribués selon des catégories inclusives, négatives et stigmatisantes : patients à « longue évolution », « gravement déficitaires », « personnes âgées » et « malades agités et perturbateurs ». Étiquettes toujours négatives : durée, trop longue, donc « soins de suite » [2] ; âge, trop vieux ; handicap trop lourd ; malade trop difficile. Très vite, l’identité de chacun est réduite à ce seul attribut problématique et celle des soignants avec. Et cela aboutit à ces pratiques de restriction de liberté maximales, le collectif y devient impensable, règnent les collections, il faut toujours mettre du même ensemble, et pour cela il faut toujours plus étiqueter…

Ces deux faits récents prouvent que la violence physique, la contrainte par corps, reste une réalité très consistante, quotidienne, de la psychiatrie. La prise en masse du corps, ou son aspect tremblant, ou encore son ensevelissement sous les kilos par les effets secondaires des neuroleptiques, constituent un autre aspect de cette contrainte par corps, une forme plus individuelle, visuellement frappante, de cette restriction de la liberté d’aller et venir.

Mais cette violence physique, la plus spectaculaire, est enchâssée dans une violence langagière et contextuelle, plus insidieuse et troublante, dont voici un aperçu :
– L’euphémisation, comme appeler une chambre d’isolement une « chambre de soins obligés » (ou « chambre de soins intensifs »), ou même par le seul sigle CSO, creusant le fossé entre l’éprouvé corporel des patients et des soignants, et le langage autorisé pour y faire face, pour se représenter cette contrainte massive.
– La mise en avant des « droits des patients », de leur « dignité » à respecter, alors même qu’au nom de la sécurité des soins les chambres d’isolement sont en augmentation, les unités d’hospitalisation se referment de plus en plus, et qu’au nom des économies à réaliser, le personnel soignant est en voie de diminution (quarante-deux postes en moins annoncés par exemple au CHS de la Savoie).

Violence masquée par un discours pseudo-rationnel, d’une psychiatrie qui met dans des cases diagnostiques très inclusives et traque la dangerosité pour soi-même (le risque suicidaire), mais aussi beaucoup la dangerosité pour autrui.

Pendant longtemps, la psychiatrie avait limité son intervention dans ce dernier domaine en séparant la dangerosité dite psychiatrique de la dangerosité criminologique. La dangerosité psychiatrique étant corrélée à l’expression comportementale de certaines manifestations symptomatiques clairement pathologiques. Elle était l’indicateur de la nécessité d’un soin pouvant imposer une restriction de liberté. Ces dernières années, sous la pression sécuritaire, l’évaluation de la dangerosité par les psychiatres a été largement sollicitée, notamment dans le domaine pénal. L’appréciation de la dangerosité, en tant que risque de récidive, quel que soit l’état psychique ou la pathologie sous-jacente, est ainsi devenue un des axes majeurs de la pratique en psychiatrie légale, voire de la pratique psychiatrique tout court.

Ainsi, l’expertise psychiatrique, dont la mission reste toujours centrée par la question de la responsabilité pénale de l’auteur de l’acte, devient de plus en plus un exercice d’évaluation du risque de récidive autant du point de vue de la pathologie psychiatrique que de celui beaucoup plus problématique de la perspective criminologique.

L’évolution des connaissances dans ce domaine fait la part belle aux instruments d’évaluation qui sont, pour beaucoup, dérivés d’échelles dites actuarielles – c’est-à-dire basées sur des théories probabilistes empruntées au domaine des assurances – et qui conçoivent l’individu comme une somme mathématique et probabiliste des risques dont il est porteur.

Fort de ces échelles, souvent appliquées de manière péremptoires et sans respect des critères de validation requis, le psychiatre, autant au prétoire que dans les médias, se targue d’un discours scientiste à défaut d’être véritablement scientifique qui dissimule mal a priori moraux et contre-attitudes vindicatives qui envahissent, plus souvent que l’on veut bien, le dire les appréciations psychiatriques. C’est maintenant un sujet déshumanisé et désubjectivé dont les contours se dessinent à travers ces commandes faites à la psychiatrie, retour du discours positiviste sur l’homme dangereux ou l’uomo delinquente de Lombroso.

En prolongement de cette évaluation se développent dans, beaucoup d’États de droits, une série de dispositions permettant de garder indéfiniment dans des établissements de privation de liberté (prison ou hôpitaux de haute sécurité) des sujets dont la dangerosité semblerait avérée. La rétention de sûreté est un des avatars les plus marquants de cette évolution. Beaucoup pensaient que cette disposition était vouée à une application anecdotique, mais à voir le succès qu’elle connaît dans les pays occidentaux (Allemagne, Suisse, Canada etc.), il est fort à parier dans le climat de frayeur actuel qu’elle va s’en trouver revigorée.

Là encore la psychiatrie risque de devenir le bras armé de la défense sociale et du néopositivisme, en multipliant les approches « orthopédiques » de la déviance : réadaptation du symptôme, thérapies orientées sur le délit, « enseignement » des schémas amenant à la violence, apprentissage des valeurs qui ne sont pas égocentriques.

Au milieu de ce sombre tableau, la figure du psychopathe, antisocial inamendable et pervers narcissique potentiel tueur en série se redessine comme une catégorie phare de la psychopathologie criminelle, réceptacle de toutes les peurs, mais objet désigné de l’incompétence psychiatrique qui devrait pourtant bien savoir quoi en faire.

Faute de mieux, les prédictions définitives sur le caractère inamendable de ces sujets risquent bien de servir d’argument pour légitimer un nouveau grand renfermement où crime et folie deviennent des catégories superposables et assimilables l’une à l’autre, légitimant une stigmatisation accrue de la souffrance psychique.

Notes

[1] Article 72 de la loi de santé de janvier 2016.

[2] Les soins de suite sont le prolongement des soins de périodes aiguës, qui se réalisent en ambulatoire, lorsque c’est possible, sinon en unité d’hospitalisation de moyen ou long séjour, souvent appelés unités de soins de suite.


Répondre à cet article

Erreur...

Erreur...

Fichier abonnement introuvable