Pratiques, les cahiers de la médecine utopique

Le sexe, l’amour et les machines

Pratiques N°50 Mettre au monde, août 2010 , par Velluet

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Problèmes difficiles entre tous, les avatars de la lutte contre la stérilité et ceux de la fécondité devraient exiger des médecins une infinie prudence, une infinie patience et une très grande connaissance de la psychologie profonde. Ce n’est malheureusement pas le cas en général.
Il faudrait y joindre encore la sensibilité, la finesse d’approche et d’analyse, toutes qualités que l’on ne peut acquérir et développer qu’avec le temps et une proximité réelle des patients et qui pourtant risquent toujours d’être mises en défaut.
C’est dire que nous abordons un domaine dans lequel le médecin de famille motivé peut tout naturellement s’illustrer, dans la mesure où il dispose de cet atout qu’est la durée et où il est débarrassé des manipulations réservées à ses confrères spécialisés. L’observation clinique rigoureuse, et individualisée, une des bases indiscutables de la médecine scientifique, reprend ici ses droits et trouve son efficacité.
Il est bon de souligner une réalité que le monde médical a un peu perdu de vue : le fait qu’en matière de trouble de la conception, les causes mécaniques et les dysfonctionnements majeurs sont loin d’être les plus nombreux, et que les incapacités sont liées pour l’essentiel à des processus fonctionnels, quand ce n’est pas un exercice impropre de la sexualité ou à une maldonne relationnelle.
La démarche cohérente, pour le praticien qui entreprend une enquête demandée par un couple qui s’inquiète, consiste donc à mener de front le repérage des rares étiologies qui seront du ressort des procédures matérielles et l’étude des paramètres existentiels.
Pour ce qui est du champ particulier, la question préalable à se poser concerne la qualité et la réalité de la relation de couple. Il importe de déceler chez l’un et chez l’autre la présence de facteurs psychologiques ou psychopathologiques entravants, ainsi que de mesurer les forces respectives des déterminants pulsionnels et affectifs, sachant que de leurs équilibres dépend la régulation harmonieuse de la physiologie.
Il ne faut pas se cacher que l’on s’embarque alors, la plupart du temps, pour un voyage difficile et que, dans la majorité des cas, la réponse aux questions posées ne se dégagera qu’au terme d’une plus ou moins longue attente. Celle-ci sera ponctuée parfois d’examens spécialisés, mais il est important que le médecin de famille qui souhaite jouer un rôle ne perde jamais de vue qu’il reste investi de sa responsabilité. Maintenir son attention en éveil lui apportera souvent la satisfaction de voir apparaître, peu à peu ou brutalement, les véritables causes de l’empêchement. Cette satisfaction se doublera parfois du plaisir d’avoir été, dans l’ombre, par son action psychothérapeutique continue, le véritable instigateur du dénouement heureux.
Pénétrer les arcanes des contradictions humaines ne peut, en effet, se faire rapidement. Ainsi que l’a rappelé Lacan, la passion la plus enracinée au cœur des humains est celle de la méconnaissance. Nous avons une tendance certaine à nous illusionner sur ce qui nous concerne le plus intimement et nous ne possédons pas la chance des animaux et leur capacité à se laisser guider par l’instinct dans la bonne direction. Menés par un inconscient sournois, nombre d’entre nous choisissent en toute ignorance un objet d’amour incompatible. Médicaliser sans rien y comprendre ces rencontres décevantes est parfaitement absurde. Parfois, la compatibilité s’établit progressivement, au prix d’un long travail d’apprivoisement et de reconnaissance mutuelle. Là encore, forcer la nature et le temps pour obtenir un enfant ne résout pas les contradictions profondes. Avant de conclure, il est bon de rappeler que l’hyper fécondité, à laquelle nous avons tout juste fait allusion au début, pose également bien des problèmes que l’on élude trop facilement. Pourquoi faire beaucoup d’enfants et quel est leur devenir sont des questions qui, à notre connaissance, sont rarement posées.
Enumérant ces quelques vérités élémentaires, mais essentielles, nous sommes bien conscients de prendre le risque de susciter l’incompréhension de ceux qui préfèrent s’en tenir au comment et ne souhaitent pas aborder – déni ou angoisse ? – le pourquoi. A ceux-là, il serait sans doute cruel de rappeler que la croyance dans la techno-médecine ne dispense pas d’être bouleversé par les courants inconnus qui agitent nos profondeurs. Sans doute serons-nous mal reçus également par les esprits brillants qui ont choisi d’appliquer leur talent à modifier le jeu spontané de la biologie humaine. Aux uns et aux autres, il est pourtant indispensable de rappeler que la plasticité du vivant est telle qu’il n’est pas plus possible de prévoir les surprises qu’elle nous réserve régulièrement dans le quotidien que celles qu’elle organisera dans l’avenir.
Nous sommes certains, quant à nous, que l’immense majorité de nos confrères conscients d’œuvrer pour la vie, mais en respectant ses détours, partagera avec nous le sentiment que la sexualité humaine, point de perfection de l’évolution, doit bénéficier, quels que soient les progrès scientifiques, d’un extrême respect et conserver la part de mystère et d’incertitude qui a fait sa force jusqu’à ce jour.


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