Pratiques, les cahiers de la médecine utopique

Le médecin chamane

Pratiques N°65 L’urgence en médecine, mai 2014 , par Velluet

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Extrait du livre de Louis Velluet : Le médecin, un psy qui s’ignore : Médecine de famille et psychanalyse

Nous sommes au cœur d’une situation de crise, une intervention du Samu au profit d’un jeune garçon âgé de 11 ans qui présente un état de mal asthmatique. Climat de panique, soigneusement dissimulé chez les soignants, du moins le croient-ils. Parmi eux, un nouvel interne, la cinquième roue du carrosse, sans place bien définie dans l’équipe. Il subit le choc, reçoit de plein fouet les vagues d’angoisse qui se succèdent sans pouvoir se protéger par un geste technique. C’est alors qu’il se tourne vers le jeune malade qui lutte désespérément, blême et submergé par la peur, tandis que l’on place la perfusion salvatrice.
Il vient à notre interne une idée médicalement incorrecte : il se met à parler à l’enfant. Ce ne sont pas des mots banals utilisés dans ces situations, la plupart du temps comme des recettes apprises, et dites sans les penser (n’aies pas peur, ça va aller, les médicaments vont te guérir, etc.). Il parle de tout et de rien. Il fait les demandes et les réponses. Il lui prend la main. Ce faisant en dépit des apparences, il n’est pas dans l’attitude ridicule, larmoyante et inefficace de la compassion (il ne souffre pas avec l’enfant). Il prend réellement position de thérapeute, il reconnaît l’enfant comme son patient, il prend sa part de responsabilité dans ce qui est en train de se passer. Il se comporte sans le savoir (et il en deviendra seulement conscient lorsqu’il revivra plus tard l’histoire clinique grâce au travail du groupe de formation) comme un chamane, avec cette nuance capitale qu’il est par contre conscient de tenter de chasser, non pas des démons, mais la peur mortifère. Il est mû par un désir quasi viscéral de donner un peu de sécurité à cet enfant et utilise le seul outil thérapeutique qu’il ait à sa disposition : le lui faire savoir. Progressivement, la dyspnée s’apaise, la respiration devient plus aisée, sans pour autant redevenir normale, le pire a été évité. Très peu de temps s’est écoulé, deux ou trois minutes peut-être.
Il faudra un temps bien plus long, plus d’une heure, les sollicitations des internes pratiquant les urgences et une minutieuse reconstitution, presque seconde par seconde des faits (les gestes techniques, le matériel, le corticoïde utilisé, le timing) pour que l’acteur principal de la scène comprenne que le médicament injecté ne pouvait pas matériellement avoir agi au moment où l’amélioration spectaculaire s’est produite. Il lui faudra plusieurs autres séances du groupe de formation pour qu’il vienne, des semaines plus tard, à présenter une autre histoire clinique, plus récente, illustrant le fait qu’il a assimilé profondément l’exemplarité du rôle qu’il a joué et l’impact des interactions relationnelles sur la physiologie.


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