Difficile accès aux soins en Aubrac

Quand on habite le Nord Aveyron à 60 Km d’un hôpital général, la solidarité qui se manifeste, pour les transports sanitaires, est plus celle des patients et professionnels de santé que celle de l’Assurance maladie !

Philippe Nekrouf,
médecin généraliste et maître de stage universitaire, porteur du projet RSPNA

Des renoncements aux soins liés à des critères de remboursement des transports sanitaires de plus en plus restrictifs...
Jeudi 2 février – journal de 13 heures sur France 2 – reportage sur les difficultés des professionnels de santé à se déplacer par - 15°C sur les routes enneigées de Laguiole en Aubrac... En fait, une gêne à l’offre de soins tout à fait anecdotique pour les habitants de l’Aubrac aveyronnais.
Car la principale difficulté géographique d’accès aux soins ici est d’être à une heure du plus proche service d’urgences hospitalières, du SAMU ou de toute prise en charge de deuxième recours.
À ce titre, une des inégalités territoriales de santé les plus criantes, pour les nord aveyronnais sans véhicule, est l’absence de prise en charge des transports sanitaires par l’Assurance maladie s’ils ne sont pas en lien avec une Affection Longue Durée (ALD), une hospitalisation, un accident de travail ou une incapacité à tenir assis. Même la notion d’urgence n’est plus un critère !
Pour consulter un spécialiste de deuxième recours ou faire une imagerie médicale à Rodez, à une heure de route d’ici, nombre de personnes sans voiture, qu’elles soient âgées mais valides ou plus jeunes, se voient obligées de payer de leur poche les 90 à 110 euros nécessaires pour un transport aller/retour en taxi ou VSL (Véhicule Sanitaire Léger)... ou alors renoncent aux soins de deuxième recours ! Deux exceptions :
– une pratique avancée quotidienne de prélèvements biologiques (prises de sang...) par nos infirmières, analysés ensuite à Espalion (à 25 km plus bas dans la vallée du Lot) ; 

– une consultation avancée de psychiatrie, assurée chaque semaine au Centre de Soins de Laguiole par notre psychiatre du Centre Médico-Psychologique (CMP) d’Espalion. 
Dans le cadre de notre projet de Réseau de Santé de Proximité en Nord Aveyron (RSPNA), nous souhaitons ainsi développer des consultations avancées par télémédecine (accès à distance aux spécialistes de deuxième recours) et pousser à la mise en place de transports adaptés par le département, l’ARS (Agence Régionale de Santé) et/ou la CPAM. 

Un projet collectif de réseau de Maisons de Santé pour le Nord Aveyron...
Le RSPNA est un réseau de santé de premier recours regroupant près de cinquante professionnels de santé – médecins généralistes, infirmières, aides-soignantes, kinés, sage-femme, psychiatre, pédicure-podologue, orthophonistes – sur quatre cantons du Nord Aveyron : Laguiole, Sainte-Geneviève sur Argence, Saint-Amans des Côts et SaintChély d’Aubrac. À terme, le réseau doit regrouper, d’ici deux ans, trois Maisons de Santé et un Pôle de Santé, avec un système d’information commun [1] et une coordination des prises en charge médicales et paramédicales.
Le projet, soutenu par les élus locaux, le département puis la CPAM, la MSA, l’ARS et la région, est né fin 2007 de la réflexion des professionnels de santé eux-mêmes, soucieux du risque de désertification médicale et de la perte des services de santé de proximité en milieu rural de montagne... un problème général dans le Massif Central. À l’image du vieillissement de la population rurale, la moyenne d’âge des médecins généralistes chez nous dépasse les 55 ans.
Notre idée est de proposer à de jeunes professionnels de santé de « faire un bout de chemin » avec nous. Pour travailler en équipe pluriprofessionnelle, sans idée de hiérarchie, sans nécessité de s’endetter (plus besoin de « racheter » une patientèle ou de l’immobilier professionnel). Avec la seule volonté de participer au projet de santé commun, de se coordonner pour une prise en charge globale des problèmes de santé de la population et de se former par l’échange des pratiques entre professionnels.
Grâce à ce projet, les professionnels de santé du Nord Aveyron espèrent répondre aux besoins de santé de la population et contribuer à un accès aux soins digne de ce nom.


par Alain Nekrouf, Pratiques N°57, mai 2012

Documents joints


[1Il s’agit d’un outil commun de coordination pluriprofessionnelle, avec information préalable et respect du libre choix du patient. Seules les données nécessaires à la prise en charge pluridisciplinaire sont partagées entre les professionnels de santé concernés.


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