Pratiques, les cahiers de la médecine utopique

Quelle déchéance !

dimanche 27 décembre 2015, par Ménard

Il y a 35 ans, j’expliquais à mes patients originaires de différents pays du Sud qui étaient venus travailler dans les usines de la banlieue Nord pour satisfaire l’économie française, qu’il était préférable dès lors que leurs vies s’enracinaient en France, de demander la nationalité Française.

J’ai vu naître leurs enfants devenus Français par la loi du sol, puis je les ai vus grandir dans le brassage de l’école de la République et de la vie de la cité. Ils ont suivi des chemins variés, avec des fortunes diverses : les uns ont réussi à s’insérer dans l’économie occupant des places gratifiantes, d’autres ont plus peiné, et on rejoint le cortège des sans-emploi, et ce malgré, de bonnes études, enfin, d’autres encore, sans études, ont rejoint l’économie dite parallèle. Tous ont franchi des obstacles, il leur a fallu souvent démontrer et justifier qu’ils étaient bien Français. Ils ont fait société, ils se sont aimés, ils ont donné naissance à la nouvelle génération, que j’ai vu également naître.

La vie n’est pas simple et difficile dans nos grandes cités, mais face à l’adversité, des valeurs solides font le lien social : l’appartenance à une Nation, la solidarité des pauvres, la joie du mélange des cultures…

La religion est venue combler le vide laissé par les abandons de la République, l’espérance d’une vie meilleure s’efface devant le fatalisme d’être les mal aimés de la Nation.

Alors à longueur de consultations, j’ai donné l’espoir, j’ai encouragé mes patients à vivre leurs envies, à puiser l’énergie dans leurs savoirs et compétences, j’ai trinqué à leurs réussites, j’ai lutté contre le fatalisme et valorisé les principes de Liberté, de Fraternité et d’Égalité. Être Français cela faisait Sens et être Français avec un patrimoine de culture venue d’ailleurs était une chance pour tous et moi le premier qui soignait et m’enrichissait de ces cultures du reste du monde.

Depuis une semaine cette espérance s’effondre, je n’avais pas prévu qu’un président se réclamant des valeurs de la gauche, des Droits de l’Homme, allait trahir à ce point pour un minable jeu politique. Mes patients devenus Français par le droit du sol, et qui sont de par l’origine de leurs familles « binationaux », ne sont plus des Français comme les autres, ils ne sont plus « nés libres et égaux en droit », ils deviennent une catégorie de Français à part, et dont il faut se méfier.
Je les entends déjà me dire : « Tu vois docteur, malgré tous tes efforts, nous sommes et nous restons des boucs émissaires  ».

Ma fraternité est blessée et c’est un président qui n’est plus de gauche qui me trahit. Alors nous allons devoir nous rassembler pour protéger mes patients, c’est bien le moins que je leur dois.


1 Message

  • Quelle déchéance ! Le 28 décembre 2015 à 18:19 , par Sadois

    Je voulais juste énoncer que la politique actuelle d’un socialiste, qui vire au cauchemar, n’aurait pas été reniée par la droite et l’extrême droite (projet de déchéance de nationalité des bi-nationaux inscrite dans la Constitution). Cette politique a un lien à voir avec la part d’ombre de la Ve République.

    Le billet de Didier me fait penser à la « déchéance » de cette Ve République, bien relatée dans le nouveau livre-BD d’Étienne Davodeau et Benoît Collombat, « Cher pays de notre enfance : enquête sur les années de plomb de la Ve République » où il est question des nostalgiques racistes de l’Algérie française, du SAC, le service d’action civique, organisation maffieuse trop mal connue, dont un haut responsable fût Charles Pasqua, le SAC qui fût « un État occulte dans l’État officiel » comme le dit le juge de Palerme Roberto Scarpinato en post-face. Le SAC, malgré sa dissolution en 1982, après un règlement de compte sordide au sein du gang des Lyonnais, trouve encore à mon sens des adeptes dans la culture sarkosyste du pouvoir et des liens avec l’oligarchie financière, culture qui a gangrené l’esprit des élites socialistes.

    Le SAC plonge ses racines dans les tréfonds de notre République avec son cortège d’assassinats politiques non élucidés des juges François Renaud le 3 juillet 1975, de Pierre Michel le 21 octobre 1981, en passant par le « suicide » du ministre du travail le 30 octobre 1979, Robert Boulin… sans parler des passages à tabac des syndicalistes par des milices patronales, comme chez Peugeot dans les années soixante-dix, illustration de la « réaction » à l’esprit de mai 68 et des accords de Grenelle sur l’amélioration des conditions de travail et l’augmentation des salaires.

    R. Scarpinato nous rappelle que « connaître son passé est indispensable si l’on veut éviter d’être condamné à le revivre » ainsi que cette phrase de Milan Kundera : « La lutte contre le pouvoir et sa dégénérescence est aussi la lutte de la mémoire contre l’oubli ».

    Trop peu de Français connaissent le SAC, ce livre tombe à point nommé et nous permet de comprendre les décisions politiques d’aujourd’hui. Décidément ce poids « quasi-ancestral » d’une droite dure et extrême a le vent en poupe actuellement. Monsieur Valls dit que la gauche qui refuse ce projet de déchéance des binationaux, s’égare. C’est plutôt lui qui s’égare dans son ralliement assumé depuis longtemps aux thèses d’une droite dure et extrême (« pas assez de blancos » chez vous M. Valls aviez-vous déjà dit devant les micros et les caméras il y a longtemps ? N’était-ce pas là faire s’ouvrir une digue où s’est engouffré le « fleuve FN » ?).

    Ce projet ne doit pas passer. Il ne résoudra en rien la lutte contre le terrorisme, c’est une mesure du FN.
    Ce projet est le symptôme d’une société tout entière qui s’égare.

    La gauche doit se ressaisir rapidement, sinon nous vivrons des jours sombres pour notre démocratie.

    Texte mis en ligne pour P. Dubreil

    Répondre à ce message

Répondre à cet article