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Promenade dans les jardins de la psychiatrie (post-)moderne

Promenade [1] dans les jardins [2] de la psychiatrie [3] (post-)moderne [4]. Au retour de ces promenades, je [5] vais essayer de raconter quelques-unes des espèces [6] que j’aurai rencontrées.

jeudi 18 février 2016, par Chabert

Première promenade, décembre 2015

Aujourd’hui, j’ai rencontré un magnifique rapport de M. J.-P. Azema, historien, président du Comité Scientifique de la Mission du 70e anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale, « Rapport sur le drame que les personnes handicapées mentales ou malades psychiques ont connu dans les hôpitaux psychiatriques et les hospices français entre 1941 et 1945 ».
Ce rapport a été remis en octobre 2015 aux ministres et secrétaires d’État Mme M. Touraine (santé), Mme S. Neuville (personnes handicapées) et M. J.-M. Todeschini (anciens combattants), qui l’avaient missionné.
J.-P. Azema reprend l’historique des publications sur le drame : l’ouvrage de Lafont (L’extermination douce, 1987), celui de Lemoine (Droit d’Asiles, 1998), la thèse d’Isabelle Von Buelzingsloewen (L’hécatombe des fous – la famine dans les hôpitaux psychiatriques sous l’occupation, Flammarion - Champs 2009), et enfin celui de Ajzenberg et Guyader (L’abandon à la mort, 2012).

Si I. Von Buelzingsloewen conclue que « la famine n’a été ni voulue, ni planifiée, ni par les autorités allemandes ou vichystes, ni par les psychiatres », Ajzenberg et Guyader, attaquant violemment les historiens, demandent que « soit reconnu par les plus hautes autorités, l’abandon par l’État français de Vichy, des êtres humains enfermés dans les H.P. Pendant la deuxième guerre mondiale » et que soit érigé « un mémorial dédié à ces victimes des Nazis et de Vichy ».

Azema se réclame d’une « histoire qui ne doit pas se mettre au service de la mémoire, mais qui doit accepter la demande de mémoire, pour la transformer en Histoire ». Et il se demande « Y a-t-il eu extermination programmée ? », reprenant toute la recherche, à la fois sur les documents disponibles dans les années 1980-1990, et ceux disponibles aujourd’hui, aussi bien les registres des hôpitaux psychiatriques, la production de textes par l’occupant et le gouvernement de Vichy, les monographies, les comparaisons de morbidité et mortalité entre population générale et internés dans l’ensemble des établissements, des asiles donc. Il suit Bonnafé, qui avait dénoncé très tôt ce drame, comme une hécatombe, et non comme un génocide.

La famine, en effet, a été lente, mais indiscutable. Elle a provoqué une surmortalité qui peut être estimée entre 40 000 et 50 000, entre 1940 et 1945. Elle a touché tous les H.P., davantage lorsqu’ils étaient grands et proches des grandes villes, moins les petites structures en ruralité. Les plus fragiles (internés de longue date, schizophrènes, mélancoliques et déments) ont payé le plus lourd tribut.
Azema cite le Dr Claire, médecin à Cadillac (33) : « L’œdème s’installe, gagne rapidement les jambes, les genoux, la verge et le scrotum… Il faut aliter le malade… Après plusieurs rechutes, c’est la syncope et le coma, l’hypotension, l’hypothermie et la mort… ».
À Clermont de l’Oise, en 1944, on voit « une telle misère morale et physiologique, une telle famine… des salles pleines de malades haves, décharnés, squelettiques, attendant de mourir de faim, couverts de vermine et de gale… »

Quelle est la responsabilité des psychiatres ? Ils sont alors 207 en France et peu considérés parmi les médecins. Certains ont jusqu’à 800 patients. Au début, ils ne voient pas la relation entre les pénuries et la surmortalité, ayant peu de connaissances sur la famine. Globalement, ils se montrent à la fois fatalistes et protecteurs, ne sont pas tous convaincus qu’on peut soigner les internés. Au fond, c’est débrouillardise et ressources locales… et cela diminuera beaucoup la surmortalité, sans l’éviter complètement, dans des H.P. Où les psychiatres auront été les plus actifs, par exemple Bonnafé luttant contre le coulage.

Quelle est la responsabilité de Vichy ? C’est un régime autoritaire – charismatique, de « révolution nationale », contre l’individualisme, pour l’honneur, la communauté proche, la famille, la nation, contre l’égalitarisme, pour l’exclusion, soutenant l’eugénisme (Alexis Carrel) et l’utilitarisme social. C’est aussi un régime très mal organisé, incapable de régler le problème du ravitaillement, complètement non efficace, avec des rations non honorées, des denrées non contingentées, trop chères, problème aggravé par le marché noir : 10 millions de Français ont souffert de la faim ! Et en même temps, une majorité a soutenu Vichy très longtemps !
Surtout Vichy a accepté la politique allemande de détournement de bons alimentaires. D’où l’inefficacité de sa circulaire du 4 décembre 1942 attribuant aux H.P. des suppléments alimentaires : la diminution du taux de mortalité a été réelle mais limitée.

Du côté allemand, bizarrement, il n’y a pas eu de pression sur Vichy pour appliquer en France une opération de type T4 : rappelons que l’Aktion T4 a été un meurtre de masse des handicapés mentaux, qui a fait environ 250 000 victimes de famine, gazage ou injection létale ; c’était la « mort miséricordieuse » des « bouches inutiles ».
En France, les nazis sont responsables essentiels de la pénurie, du fait de la main mise de l’occupant sur les produits agricoles : prélèvement de denrées, frais d’entretien des troupes, transfert de nourriture en Allemagne ; la France était en « coupe réglée », sans opposition de Vichy. Ce n’est qu’en Alsace, considérée allemande, que les nazis déportèrent et éliminèrent des malades et handicapés mentaux.

Alors, s’il n’y a pas eu politique d’extermination, mais hécatombe de carence liée à la guerre, comment expliquer la surmortalité ?
« L’aliéné, dit Azema, est un prisonnier, qui se trouve en absolue dépendance et ne dispose de rien ». L’Asile favorise la passivité générale, forme de mort mentale. Les fous ont été parfois transférés, ce qui a aggravé la famine et la passivité. Si certaines familles ont été soutenantes, ne laissant pas leur malade à l’H.P., d’autres les ont abandonnés.
Abandonnés par Vichy, qui n’avait pas d’intérêt pour les malades mentaux, en rupture de lien social par l’internement, 43 000 à 50 000 fous sont morts d’abandon et d’enfermement.

Au delà des préconisation [7], ce qui est passionnant dans le rapport Azema, c’est son écriture. J’ai été très sensible à l’insertion dans ce rapport de 3 histoires de patients, parlantes, beaucoup plus que les chiffres : nous sommes dans l’humain, pas dans un « data ».

Il y a d’abord Antonin Artaud, que Robert Desnos kidnappe à l’H.P. Ville-Evrard, pour l’amener au Dr Gaston Ferdière, à l’H.P. de Rodez (lisez, amis lecteurs les admirables « Lettres de Rodez »). Artaud, qui a perdu 10 kg à Ville-Evrard, en regagne 13 à Rodez, se remet à écrire, dessiner. Il circule, fréquente les cafés. Ferdière sait « braver les interdits et se débrouiller ».
Séraphine De Senlis, ensuite : Orpheline à 7 ans ; à 40 ans, la vierge lui commande de dessiner et de produire des toiles, ce qu’elle fait. Avec l’aide d’un protecteur allemand, elle peut survivre et peindre jusqu’à la crise de 1929. Alors, c’est agitation, chaos. Elle est internée en 1932 à Clermont de l’Oise. Pas d’aide extérieure, malnutrition. La faim, le froid et l’abandon la tuent et la mettent à la fosse commune. (A voir ou revoir le beau film « Séraphine » de 2008).
Camille Claudel, enfin : Internée à Montfavet, section Montdevergues ; sa mère s’oppose à tout contact ; elle n’a pas de visite, notamment quasiment pas de Paul, son frère ; elle meurt en 1943, est mise en fosse commune. Elle n’est pas morte de faim, mais d’internement !

Que dire, rentrant de cette promenade ?

• qu’on peut faire des rapports pour un ministre qui ne soit pas d’arides statistiques, mais de l’humain, incarné dans des personnes ;
• qu’il n’y a pas besoin de décision formelle d’élimination, pour que les plus fragiles meurent ;
• que l’enfermement et la rupture du lien social tue (et aujourd’hui, ceci peut se passer partout : mouroir institutionnel quelconque, studio dans une ZUP, trottoir, mer Méditerranée…) ;
• que lutter contre cet abandon est la mission, du service public et des soignants psychiatriques, et que cela s’accompagne d’invention de psychothérapies et de soins ;
• que, si la situation d’aujourd’hui est évidemment différente, devant la montée d’un parti nationaliste et xénophobe, l’extension à d’autres partis politiques de ses thèmes d’exclusion, d’une part, et l’emprise sur le soin d’une bureaucratie bardée de chiffres et de data, et de nouvelles formes d’enfermement, d’autre part, revisiter notre passé, ses forfaitures et ses résistances, est indispensable.

On ne peut se passer de la fraternité !

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[1] Promenades : Il y aura du hasard, peut-être de la nonchalance, un peu de distance, certainement de l’indignation parfois, de l’étonnement aussi.

[2] Jardins, espèces : Ce seront surtout des revues et des publications, notamment le J.O. De la République Française, diverses publications officielles dont des rapports demandés par le ministère de la santé, ou encore des articles qui m’auront paru être en lien avec les évolutions de la psychiatrie.

[3] Psychiatrie : Non, je ne la définirai pas ; c’est ce que nous aurons fait avec des humains, leurs contextes et leurs souffrances, alors que nous étions désignés « soignants psychiatriques ».

[4] (Post-)moderne : Si la modernité reposait surtout sur la croyance au progrès et à sa continuité, aux sciences et à leurs découvertes, un XXe siècle bien tragique nous laisse assez désorientés, certes toujours critiques et déconstructisants, mais mal-voyants. Alors, accepter la parole de Laurent de Médicis, dit Le Magnifique, à la Renaissance, déjà : « Di doman non e certesa, solo sta ferma e sempre dura morte ».

[5] Je, me : Je m’apelle Alain Chabert, j’ai fait le praticien hospitalier en psychiatrie pendant 36 ans et le chef de secteur psychiatrique pendant 17, sur le secteur 73G03 (en Savoie, donc), et plus particulièrement sur la ZUP de Chambéry-le-Haut et les unités d’hospitalisation correspondantes, en exercice public exclusif. Je poursuis aujourd’hui, après ma retraite de PH, une activité, toujours dans le cadre du service public, de thérapeute familial systémique, et aussi des activités militantes, syndicales à l’USP (que, comme plusieurs de mes camarades, j’ai présidée pendant 3 ans), et associatives à la LDH (Ligue des Droits de l’Homme) et au CEDEP (Comité Européen Droit Éthique et Psychiatrie) : C’était la vieille rubrique « D’où parles-tu, camarade ? »

[6] Cf. note 2

[7] Ce sont des gestes mémoriels : un monument dédié « Aux victimes civiles mortes de faim et de froid dans l’indifférence durant l’occupation », sur le parvis des droits de l’homme.
Et une plaque à l’entrée des H.P. dédiée aux 45 000 morts de faim entre 1940 et 1945, avec une commémoration lors de la « journée nationale des personnes en situation de handicap ».


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