Avastin® v/s Lucentis®, le scandale de l’été.
Ce qu’il y a de bien avec le capitalisme, c’est son équanimité : gauche et droite sont également traitées quand il s’agit de ponctionner les fonds publics. Qui avait dit que l’argent n’avait pas d’odeur ?
L’encre à peine séchée des mirifiques contrats de commandes de vaccins passées par les autorités de santé sarkozystes aux ténors de l’industrie pharmaceutique, lors des palinodies de la grippe H1N1, que le couvert est remis, mais en variant convives et menu.
Prologue : au début des années 2000, Genentech, petite firme américaine opérant dans le domaine des biotechnologies, par ailleurs filiale à 53% de Roche, 3ème groupe pharmaceutique suisse, commercialise deux molécules similaires, à effet bloquant sur la vascularisation des tissus. [1] Pour ce faire, un premier accord est passé avec la maison mère, Roche, et concerne le traitement du cancer du côlon : le blocage de la vascularisation a pour effet d’empêcher le développement des tumeurs. Le produit homologué correspondant se nomme l’Avastin®.
Le second accord est passé avec un autre grand de la pharmacie suisse, Novartis. Les mêmes propriétés bloquantes sont cette fois utilisées pour traiter la DMLA (dégénérescence maculaire liée à l’âge), affection de la rétine qui menace de cécité des millions de personnes dans le monde, dont un million en France. Le produit homologué se nomme ici le Lucentis®. Il est efficace pour traiter la forme dite humide (exsudative) de la DMLA, soit 15 à 20% environ du total des malades atteints de DMLA.
Précision qui a son importance : l’accord sur le Lucentis® passé avec Novartis réserve à Genentech les droits commerciaux pour l’Amérique du Nord et à Novartis ceux sur le reste du monde. Néanmoins, Novartis reste tenu de verser à Genentech des royalties calculés sur ses ventes (leur montant n’est pas divulgué).
Tout se passerait bien dans le meilleur des mondes possible si un grain de sable n’était venu enrayer cette belle mécanique. Un ophtalmologue américain, victime d’un cancer du côlon, avait remarqué que les perfusions d’Avastin® qui lui était administrées à ce titre induisaient simultanément des effets bénéfiques sur la DMLA dont il souffrait par ailleurs. [2] L’information devait vite circuler. C’est ainsi que les ophtalmologues se sont mis à prescrire de l’Avastin®, concurremment au Lucentis® [3], et cela pour une raison toute simple : l’injection mensuelle de Lucentis® est facturée par Novartis à 800 €, celle de l’Avastin® à 40 € !!!
Seul hic : la prescription de l’Avastin® pour la DMLA concernait du coup un médicament non homologué pour cet usage, puisque l’industriel – Roche en l’occurrence – n’avait jamais demandé l’extension de son AMM (Autorisation de mise en marché) pour l’usage ophtalmologique de l’Avastin®.
Cela ne devait pas empêcher, pour en avoir le cœur net, les autorités sanitaires des Etats-Unis et de Grande Bretagne de faire réaliser des études comparatives de l’Avastin® et du Lucentis® dans le traitement de la DMLA : efficacité, effets secondaires, etc. Les résultats de ces études, menées sur deux ans, ont été récemment publiés [4]
: pas de différences significatives entre les deux médicaments. On peut parier que la même étude, en cours en France et dont les résultats sont attendus pour le printemps 2013, aboutira aux mêmes conclusions.
On aurait pu alors penser – tout allant toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes – que les pouvoirs publics se frotteraient les mains à la perspective de substituer l’Avastin® au Lucentis® : pensez donc, un potentiel de 150 000 patients, au prix du Lucentis®, l’addition frôlerait pour la Sécu le milliard et demi d’€. Et ce n’est pas une vue de l’esprit : le montant actuel dépasse les 250 millions d’€ avec des rythmes d’accroissement annuel à deux chiffres. [5]
Le cauchemar… Les autorités sanitaires britanniques l’ont d’ailleurs bien entendu de cette oreille puisque plusieurs hôpitaux ont annoncé que l’Avastin® serait remboursé aux patients qui l’utiliseraient à des fins ophtalmologiques, en dépit de l’absence d’homologation correspondante.
On aurait pu également penser que Roche serait ravi de voir son médicament – l’Avastin® – ainsi promu. Erreur, l’économie dite libérale fonctionne différemment. C’est oublier, en effet, qu’en 2009, Roche a racheté, par OPA « amicale » les 47% d’actions de Genentech qui lui manquaient pour en prendre le contrôle total, pour la bagatelle de 46.8 milliards de $. Les royalties perçues par Genentech via Novartis tombent à présent totalement dans l’escarcelle de Roche. Avec l’AMM récente (janvier 2012) obtenue par Novartis pour son Lucentis® en Chine, [6]
les perspectives deviennent carrément enivrantes . On ne scie pas la branche sur laquelle on est assis… Sans compter – cerise sur le gâteau – que Novartis est actionnaire à 33%... de Roche !
C’est dans ce contexte que se joue le vaudeville de l’été. Le 13 juillet courant, le directeur de la santé, Jean-Yves Grall, expédie une circulaire aux ARS, à destination des hôpitaux : il leur est interdit désormais de substituer l’Avastin® au Lucentis® dans le traitement de la DMLA. [7] Emoi chez les ophtalmologues qui interpellent la Ministre, Marisol Touraine. Celle-ci réagit le 31 Juillet en déclarant envisager d’autoriser à nouveau l’usage de l’Avastin® dans les hôpitaux. Mais le lendemain, le propos est nuancé : la Ministre déclare souhaiter que Roche fasse lui-même sa demande d’AMM…
Question : Madame Touraine pouvait-elle ignorer que le même Roche avait refusé, dès 2011, de répondre positivement à la demande de l’AFSSAPS qui lui avait demandé de fournir une préparation ophtalmologique de l’Avastin® ? Il faut croire que non, puisque, dernier acte en date du vaudeville, les pouvoirs publics, ayant retrouvé subitement la mémoire pour ce qui est de l’attitude peu coopérative de Roche, se tournent à présent vers Novartis, pour négocier à l’amiable une baisse du prix de Lucentis®. La baisse envisagée serait de... 20% au mieux, ramenant le coût de l’injection à 640 €, soit encore 16 fois le coût de l’Avastin. Comment peut-on envisager de dilapider ainsi plus d’1 milliard d’€, tout en criant au scandale pour 132 millions d’€ imputés à la va-vite aux arrêts de travail ? Nos gouvernants pensent-ils sérieusement que les Français seront dupes ? Le payeur ultime quémandant l’aumône auprès de celui-là même qu’il engraisse généreusement de ses subsides…
Faut-il voir là une capitulation en rase campagne après que Novartis ait déclaré envisager des recours judiciaires contre les hôpitaux britanniques ayant autorisé l’usage ophtalmologique de l’Avastin® ? [8]
Laissons le mot de la fin à Novartis, commentant son projet de recours judiciaire : « It is unacceptable to put the safety of patients at risk through the widespread use of an unlicensed treatment when a licensed medicine is available »…
Les bons apôtres !
L’auteur de cet article déclare n’avoir aucun conflit d’’intérêts avec les firmes citées.