Pratiques, les cahiers de la médecine utopique

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Je fais la télétransmission à la fin de la journée quand il entre. Il n’y a plus que nous deux au centre médical. Il vient me demander un certificat. Il a 16 ans et a bien grandi depuis que j’ai commencé à l’accompagner pour sa santé. Je le connais depuis un an. Il venait de sortir d’une longue hospitalisation et devait encore rester chez lui attaché à tout un tas de tuyaux, de machines, une alimentation artificielle. Depuis il a été opéré et a pu être débarrassé de tout ça. Il garde une cicatrice difficile à cacher et a pu regagner un établissement scolaire.

Il a besoin d’un certificat attestant qu’il doit bénéficier d’un casier pour lui éviter de porter un sac trop lourd. Il n’a pas encore récupéré assez de force pour porter une charge de dix kg pendant plusieurs kilomètres. Une fois le certificat rédigé il me demande de sa voie musicale avec un grand sourire s’il peut me poser une question. Il me désigne le serment d’Hippocrate sur le mur et me demande ce qu’est l’objet que tient Asclépios/Esculape dans sa main. Je lui explique que cela s’appelle le Caducée et de peur de me tromper je lui dis qu’on l’on allait chercher la définition sur Wikipédia : « Un des attributs du dieu Hermès dans la mythologie grecque, représenté comme une baguette de laurier ou d’olivier surmonté de deux ailes et entouré de deux serpents entrelacés. Le caducée sert à guérir les morsures de serpents et c’est pourquoi il en est orné. En France, le « caducée de la médecine » est composé d’un bâton surmonté du miroir de la prudence, autour duquel s’enroule une couleuvre d’Esculape ».

Il écoute attentivement et semble satisfait de ma réponse.

Je lui demande si moi aussi je peux lui poser une question. Je lui précise qu’il n’est pas obligé de me répondre mais que j’aimerai savoir ce qui lui est arrivé. Était-ce un accident ? Un geste volontaire ? Une agression ? Après un long silence il commence à m’expliquer. Il fréquentait des personnes peu recommandables, que un jour, il en a eu marre et il a voulu en terminer mais que Dieu a décidé qu’il devait vivre et maintenant il l’a accepté. Je lui demande s’il reste malheureux et il m’avoue que voir les autres faire la fête ou s’embrasser le dégoutte et qu’il n’est pas prêt d’aimer. Il m’explique que sa mère lui disait qu’il était jeune de corps mais déjà vieux dans sa tête. Je lui demande s’il a subi des violences pour avoir des propos aussi pessimistes. Il me dit que quand il était petit il avait subi des choses honteuses et c’était difficile pour lui d’en parler. Je lui dis qu’il n’est pas obligé mais que d’avoir subi un viol durant l’enfance peut encore l’affecter et que si un jour il le souhaite il pourrait voir un(e) psychologue.

Il m’explique enfin que c’est à cause de ça que sa mère a décidé de quitter leur pays et de ne plus avoir de contact avec leur famille. Depuis il n’a plus revu sa grand-mère et sa tante qui lui manquent beaucoup.

Il sort enfin de mon bureau en me disant avec un grand éclat de rire qu’il a assez parlé et que le docteur a lui aussi une vie de famille et qu’il doit rentrer chez lui pas trop tard.

Quelques heures avant c’était un homme de 30 ans qui venait consulter accompagné de sa maman. En ouvrant son dossier dans l’ordinateur je me suis rendu compte qu’il n’y avait rien noté dedans depuis 2006. Il m’explique que c’est normal, qu’il est en prison. En fait il vient consulter alors qu’il est en permission parce qu’en prison voir le docteur c’est beaucoup plus difficile. Il présente les symptômes d’une rhino-pharyngite banale mais du fait d’un tabagisme intense il est très gêné par la toux (il m’avoue fumer environ 5 paquets par jour). Il me dit que quand il sortira il veut que ce soit moi son médecin traitant. Je lui demande s’il a des problèmes de santé actuellement et s’il prend un traitement. Il m’explique qu’il voit le psychiatre tous les trois mois mais qu’il n’a pas de traitement. Il veut continuer de voir le psychiatre à sa sortie. Je lui demande pourquoi il voit le psychiatre, est-ce qu’il souffre actuellement ? Il me dit que non mais que c’est pour son alibido. Comme je ne comprends pas vraiment, je lui demande de me préciser ce qu’il veut me dire. Il m’explique avec une certaine gêne qu’il ressent un désir pour les femmes mais qu’il arrive à le contrôler. Il rajoute qu’il a été condamné pour viol.

Est-ce le destin qui a voulu que j’ai le même jour, deux patients que les évènements de vie ont diamétralement opposés. D’un côté la victime, de l’autre, le bourreau ? D’un côté un être ultrasensible, de l’autre un être rustre et probablement limité intellectuellement et émotionnellement. Et moi au milieu de tout ça, devant être le même soignant, malgré tout bienveillant ? Je ne sais pas si j’y arriverai…

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